Pierre Nora

Pierre Nora

Qu'en dire? Par où commencer ? Quoiqu'on en dise par la suite, il est certains qualificatifs qu'une recension de ces Lieux de mémoire, pour minime soit-elle, ne saurait éviter. Ce seront, par exemple, l'intelligence et la gourmandise, car ce sont bien là deux (parmi tant d'autres) catégories qui permettent au mieux d'évaluer la qualité de notre lecture: et alors l'on dira que nous fûmes et que l'on demeure comblés, et ce bien au-delà du "plaisir" et de "l'intérêt" que Pierre Nora, dans sa présentation d'ensemble, souhaite nous voir prendre à la lecture de ce chef-d'oeuvre...

Notre propos n'est pas ici de faire une recension exhaustive de l'ensemble des articles qui composent les trois volumes. Peut-être le mieux est-il alors de laisser la parole au maître d'oeuvre de l'ouvrage, Pierre Nora, professeur à l'école des Hautes Etudes en Sciences Sociales et éditeur, entre autres, de la Bibliothèque des sciences humaines chez Gallimard: "Ce livre est né d'un séminaire que j'ai tenu pendant trois ans, de 1978 à 1981, à l'EHESS. La disparition rapide de notre mémoire nationale m'avait semblé appeler un inventaire des lieux où elle s'est électivement incarnée et qui, par la volonté des hommes ou le travail des siècles, en sont restés comme les plus éclatants symboles: fêtes, emblèmes, monuments et commémorations, mais aussi éloges, dictionnaires et musées". Plutôt qu'une étude sur la mémoire nationale, une étude de cas donc, plus aptes selon Nora, à restituer "les ambiguités que comportent à la fois la mémoire, la nation, et les rapports complexes qu'elles entretiennent. Objets, instruments ou institutions de la mémoire, c'étaient des précipités chimiques purs". Les lieux de mémoire, ce ne sont donc pas "ce dont on se souvient, mais là où la mémoire travaille, non la tradition elle-même, mais son laboratoire". Voilà pour la définition de l'objet d'étude.

Quant au plan adopté: La République, La Nation, Les France, "de l'une aux autres, le parcours s'est logiquement imposé. Du plus simple au plus compliqué, du contenu au contenant, du plus facile à dater au moins aisément repérable, du plus local au plus général, du plus récent au plus lointain, du plus politique au plus charnel, du plus unitaire au plus diversifié, du plus évident au plus problématique". Si l'on veut bien s'attarder sur chaque qualificatif employé et accorder à chacun le sens strict qui lui échoit, alors l'on percevra exactement le plan de l'ensemble de l'oeuvre. De la République qui se confond pratiquement avec sa mémoire, et qui est, comme l'écrit très justement Nora, "comme le sujet dans le sujet" à la Nation, "ce n'est pas seulement le cadre qui se dilate, mais le sujet qui change: car la nation se présente historiquement comme un donné, aussi difficile à saisir que l'air que nous respirons et qui pourtant nous fait vivre". Le problème réside dans la nécessité de cesser de penser simultanément "nation", fait politique et "société", notion intellectuelle. "La société, on en saisit l'organisation intérieure par un regard extérieur. La nation est, dans le même temps, intérieure à elle-même et extérieure: le spirituel mais dans le temporel, l'historique mais dans le géographique, l'idéologique mais dans le charnel, l'indéfini mais dans le délimité, l'universel mais dans le particulier, l'éternel mais dans le chronologique. Elle n'est saisissable que de l'extérieur, dans la généralité du phénomène, et de l'intérieur, dans la singularité multiple de ses manifestations". Quant aux France, "ce pluriel ne sacrifie pas seulement à l'éclatement décentralisateur, au conflit des conceptions possibles, à la diversité des composantes (politiques, sociales, religieuses, régionales); il exprime le trouble d'une identité devenue douteuse. (...). Peu d'époques dans notre histoire ont été sans doute aussi prisonnières de leur mémoire, mais peu également ont vécu de façon aussi problématique la cohérence du passé national et sa continuité". Et un seul principe a dicté l'élaboration de cette histoire, produit de l'étude polyphonique de ces lieux de mémoire: savoir, selon la célèbre formule d'Otto Rank, "ce qui s'est réellement passé".

Il faudrait citer des exemples d'articles, dire quelques-uns des lieux de mémoire traités mais la place nous manque: raison de plus pour le virtuel lecteur de fondre sur ces trois volumes qu'un jour, lointain sans doute, l'on considèrera aussi comme un lieu de mémoire, dans sa dimension historiographique, comme histoire de l'histoire, "matière dont se construit l'histoire, histoire de ses instruments, de sa production et de sa procédure", à la façon dont on considère la Lavisse ou la trace laissée par les Annales aujourd'hui... Un mot encore cependant, à l'adresse exclusive de Pierre Nora et de ses éminents collaborateurs: merci.