Daniel Giraud

Lorsque l'Orient occupait une situation géographique réelle (les continents sont stables mais l'économie des macrosociétés en a rendu la surface glissante), et qu'il possédait encore une identité culturelle, les poètes d'Occident avaient un astre, tout idéal certes, mais plus authentique et brillant à leurs yeux que le veau d'or. Maintenant que cet astre s'est éteint sous le poids des idéologies politiques et de la finance, les poètes errent sur les traces d'un absolu éparpillé, et que l'on dirait que chaque seconde qui s'ajoute en brouille un peu plus le reflet. De l'Orient personnel, où est l'axe à présent ? Nulle part, sinon dans les poèmes légués par de lointains prédécesseurs en butte, déjà, de leur temps, à l'indifférence et l'agressivité de leurs semblables. Comme si, depuis toujours, penser constituait un crime ! Qu'y a-t-il donc de changé pour ceux qui encore l'audace de ne point désirer se mêler d'affaires, qui refusent d'entrer dans la valse du monde ? Aujourd'hui comme jadis, c'est donc de soi qu'il faut extraire cet astre, d'un mouvement qui alterne entre pensée et non-pensée, et c'est le désir de ce mouvement qui conduit Daniel Giraud à parcourir les pays où certain modèle économique n'a pas encore réussi à imposer de nouvelles règles de féodalité. Afin de ne pas se laisser confisquer corps et être, il faut donc s'user à cheminer, se polir jusqu'à ce que s'allume et brille de nouveau l'astre régénéré du petit Orient, ce gnomon du poète. Mais "les poètes divaguent dans chaque vallée" et comme il n'est guère de vallée accueillante chez nos grands éditeurs (plutôt des autoroutes dont il n'est point conseillé de s'écarter), Daniel Giraud crée lui-même le support d'une oeuvre qui s'offre aux esprits attirés de préférence par les chemins de traverse, lieux de nulle part où l'on peut mener sa barque à la musique du poignet, comme Han Shan son frère ermite qui préférait naviguer en se riant des rites, des moines et des penseurs plus attachés à la lettre qu'au vif de l'instant. Dans les deux dernières plaquettes publiées par ses soins et disponibles à son domicile, c'est bien à l'errance ultime que Giraud confie son lecteur, sans concession de forme ni de langage, et même, dirait-on, à bout de souffle, comme s'il livrait là le dernier témoignage d'une quête devenue impossible dans un monde sourd et borgne. Que peut-on aujourd'hui livrer qui ne soit aussitôt récupéré, déformé, noyé sous les vases du contexte ? Faut-il du reste s'en soucier ? Pas selon lui, car à la lumière des poèmes chinois qui rythment ses pérégrinations, c'est bien l'appel du très grand large qui se répète et le pressentiment de sa réponse au-delà du mental: "qu'il s'épuise !", ou, en exergue de Par voie et par chemins: "Buvant, puis buvant encore, tombant à terre et se relevant pour boire, c'est ainsi qu'on atteint la libération"). Pourquoi finalement choisir une voie au détriment d'une autre quand tout se vaut, que rien n'est vrai ? Alors, feu de tout bois, si tout est bon à dire quand la poésie ne fait point oublier le poète. L'être présent, souffrant, jouissant, n'en est-il pas l'unique, le seul support réel ? "Que les rondes tournent ! Que les robes tombent ! Que les râles tremblent ! Beauté du diable ! Bonté divine ! Filles du Ciel et génies de la terre aux cheveux de vent !" Tragique du non-tragique, cri du non-cri. Vivre, vivre pleinement, dans l'infini fini avec et contre ce tout complexe dont ivre on s'affranchit mais qui revient vous questionner à chaque retour du gel, parce que l'homme est homme et non machine: "Cassés, brisés, les poids de la balance, écartées, renversées, les proclamations soudain jaillit la propulsion la corneille noire vole sans règle".

Aucun écrivain risquant son être et sa pensée n'a jamais pu créer une oeuvre qui ne renvoie l'image agrandie des stéréotypes plantés comme pieux sanglants au seuil de son Orient personnel. Et Giraud est aussi cet homme qui cherche à arracher aux flammes la page d'un présent qui puise aux sources de la tradition. Des grands textes chinois, il est un de nos meilleurs traducteurs, un des plus impénitents aussi, car ce que d'un labeur harassant il déchiffre, il veut nourrir sa vie d'iconoclaste. Redoutable, il l'est. Il a tout lu. Ce qu'il offre, il le risque, quitte à déplaire au regard qui n'a point l'audace de se risquer aussi. Accompagnez-le, non ne l'accompagnez pas, mais accompagnez-le tout de même puisque c'est en se perdant qu'on retrouve le sol de sa mémoire. Quant à l'homme Giraud, déjà si loin parti, il a traduit tellement de partitions que les pages de ses dictionnaires ont la bougeotte. Il ne lui manque bientôt plus pour s'y poser puis s'envoler qu'un brin de vent.