Susana Villavicencio

Dans un Etat autoritaire la force domine sous sa forme extrême, la violence. Elle devient effective lors de pratiques inhumaines: disparition de personnes, torture, exécutions sommaires, mais aussi par le choix indifférencié des victimes, le caractère arbitraire ou la justification d'actes cruels dans l'action même des victimes. Dans la société argentine des années '70, cela eût pour effet la négation de ce qui arrivait et la désagrégation. La société se divisait en deux, réduisant le pluralisme des identités sociales à deux catégories opposées: ceux qui respectaient le régime, qui n'avaient rien à craindre, et les subversifs. Dans cette dernière catégorie et dans le caractère arbitraire de cette désignation, l'étendue du terme comprenait non seulement les secteurs qui avaient choisi le chemin de l'action armée, mais aussi des étudiants, des travailleurs, prêtres et membres de professions libérales, hommes et femmes, adultes et enfants. Pour eux, il n'y avait pas de place pour la justice. L'effet recherché était la paralysie et la désagrégation. L'identité de ces hommes et femmes, de cette génération de l'idéalisme et de la provocation, fut ainsi effacée. Après dix ans de vie démocratique, l'interrogation sur les effets de l'impunité sur les identités collectives trouve son point de repère dans ces années de violence. La relation avec le passé est constitutive de toute communauté historico-sociale. Dès lors, comment nous lions-nous, en tant que communauté historique, à ce passé de violence? De quelle façon se recomposent les formes de coexistence collective dans des sociétés bouleversées par l'horreur des dictatures totalitaires et des génocides? Dans cette recomposition, quelle est la place pour la réparation, la justice, la restitution de la vérité, condition d'un oubli nécessaire?

Une dialectique de l'oubli et de la mémoire accompagne cette relation avec le passé. Aucune communauté ne subsiste sans une recréation de ses mémoires, ses attentes, ses espoirs. Depuis Sigmund Freud, nous savons que l'oubli est un point de départ pour le travail de la vérité historique sur soi-même. On sait également, et là je cite Freud, que "dans la distorsion d'un texte, comme dans un crime, le difficile n'est pas de commettre l'acte, mais d'effacer les empreintes". Le texte suggère l'impossibilité de l'oubli des événements en raison de son inhumanité élémentaire, chose que la psychanalyse a su percevoir, et dont les effets dans la société ressemblent à ceux de la répétition d'un vécu traumatique. Il y a un besoin d'oubli car nous ne pourrions, ni dans la subjectivité individuelle, ni dans la subjectivité sociale, cohabiter avec tous les événements vécus. Cependant, il est important de savoir ce qui peut ou non s'oublier. Les "us de l'oubli" sont importants. Nous inscrivons ici nos réflexions à propos de l'impunité, et de la stratégie politique de l'oubli que cela suppose. Sous l'objectif de la pacification nationale on impose une stratégie de l'oubli en but à la justice. Ce qui reste impuni, ce qui échappe à la restitution de la vérité et à l'élaboration collective, conduit à la répétition et bloque le processus permettant le passage à l'action et à l'histoire. Nous voulons réfléchir ici au lien entre mémoire, justice et identité, ou opposer oubli et justice puisque de la relation que l'on établira entre elles, dépendront les modes sociaux de reproduction des identités individuelles et collectives.

Avec le retour de la démocratie politique, la recomposition éthique de la société fut un des premiers et plus importants problèmes que le gouvernement de transition a dû affronter. La liberté politique, et la garantie du respect à la citoyenneté que celle-ci représentait, en tant que revendication sentie par la société, s'exprima par l'option politique pour le parti qui fit de ces demandes sa consigne électorale, et marqua les premières actions du gouvernement qui se profilèrent en direction du rétablissement de l'Etat de droit, la soumission de l'Etat à la Constitution et la reconnaissance de la liberté et de la vie comme valeurs régulant la vie de la société et l'action du gouvernement. L'urgence d'établir une différence avec le régime autoritaire est liée à la légitimité d'origine du nouveau régime démocratique. Les crimes commis au travers de l'appareil étatique exigent un temps de restitution de la légalité et de la justice à travers le châti ment des coupables. La recherche de la vérité et de la justice, différente du désir de vengeance, figure parmi les valeurs que légitime le régime démocratique. Plus encore, la justice s'identifie à la démocratie dans le double sens d'un ordre social égalitaire et de la vigueur d'un Etat de droit où la norme de la justice s'appliquera à tous. Le gouvernement démocratique était confronté à une situation difficile à résoudre puisque la contrepartie de ses demandes était la nécessaire pacification nationale, à un moment où beaucoup des personnes impliquées continuaient à occuper des positions de force qui mettaient en péril le processus de transition, et la réintégration au fonctionnement démocratique de ceux qui participèrent au régime autoritaire.

La voie judiciaire fut le chemin choisi pour résoudre le problème. L'accès à cette voie fut, sans doute, mené à bien grâce au travail des organisations de défense des droits de l'homme, qui au cours de ces années avaient généré un pouvoir suffisant pour conduire la demande de justice jusqu'au point où fut possible le jugement des juntes, les commandants des trois forces responsables du coup d'état et des violations des droits de l'homme. "D'avril à août 1988, ont été entendus en audience publique les déclarations de 833 témoins, auxquelles s'ajoutèrent 6715 procédures judiciaires dénonçant les privations de liberté et 14756 habeas corpus traités à l'époque du gouvernement militaire, et quelque 4000 documents référant aux réclamations internationales" (Moreno Ocampo, 1990). Le cycle qui va du rétablissement de l'Etat de droit à la sanction de la loi de "obediencia debida" (obéissance dûe) et la loi de "punto final" (point final) est un processus complexe dans son évolution et ses conséquences. Le résultat sera la mise en place de l'impunité dans la société. Sans doute, le jugement des juntes représenta un événement fondamental dans la vie politique argentine. Pour la première fois dans l'histoire, on soumettait au jugement des groupes au pouvoir qui agissaient au-dessus de la loi. Ceci permit de connaître les faits survenus, et d'incorporer la violence vécue et reniée, mais cela permit aussi d'exhiber le régime autoritaire dans toute sa violence et son caractère arbitraire. "Pour la première fois en Amérique latine, une fois terminée la dictature militaire, les responsables d'un coup d'état et d'un régime de facto étaient conduits devant le pouvoir judiciaire établi par la Constitution, et non devant les tribunaux spéciaux, pour être jugés pour leurs crimes. Pour la première fois aussi, sept d'entre eux ont été condamnés, dont deux à la prison à perpétuité, avec toules les garanties nécessaires au procès dans le cadre de l'Etat de droit" (Mignone, 1990).

Cependant le rétablissement de l'Etat de droit fut violé par la rétroactivité des lois de "obediencia debida" et du "punto final". La première — 23.492 (24.12.1986) — mettait un terme aux procès, à l'exception des chefs de hiérarchie supérieure. La seconde - 23.521 (8.6.1987) - exemptait de toute responsabilité les officiers et sous-officiers des forces armées, policières et pénitencières qui avaient agi durant la répression en suivant des ordres. La mise en application de ces lois obéissait à la pression des groupes militaires, qui provoquèrent deux soulèvements, faisant éclater une crise institutionnelle du gouvernement démocratique, puisque les forces arrnées refusaient de réprimer les rebelles. Avec l'objectif de la pacification, le gouvernement accèda aux demandes des rebelles, et mit en application ces lois qui furent un obstacle à la reconnaissance de la violence passée et à la restitution de la vérité dans la société. Cet acte marqua la limite du pouvoir politique et réinstaura à nouveau l'impunité dans la société argentine.

L'impunité comme mode d'exercice du pouvoir est une pratique commune de l'Etat terroriste, lequel ajoute à la violence comme forme d'action politique l'impunité, en imposant un ordre économique d'exclusion, et en spoliant le patrimoine national. Ce dispositif légal justifie d'une certaine façon l'action du terrorisme étatique, approfondit la séparation de la légalité et la justice, avec les effets les plus graves pour la société. L'impunité se déroule sans dispositif judiciaire. L'impunité, le délit impuni, suspend le principe de la justice, que la démocratie identifie avec la pleine vigueur de l'égalité devant la loi. A sa place, d'autres objectifs s'érigent: la réconciliation nationale, I'oubli du passé, la pacification. En réalité le pouvoir, puisque comme nous l'avons dit, les lois sont mises en application sous l'effet de la pression du pouvoir militaire. L'impunité est une réalité qui dépasse le cadre juridique et atteint des dimensions éthiques, politiques et culturelles de la vie sociale.

Le principe éthique-politique de la justice requiert l'acceptation des conséquences secondaires sur les intérêts et les besoins de tous les membres d'une communauté et l'acceptation des valeurs de la vie et de la liberté comme principes fondamentaux de la vie commune. Agnès Heller définit en ces termes le principe éthique-politique de la justice, celui qui permet d'établir les normes justes et de questionner les normes injustes dans un univers pluriel. L'impunité est la négation de ces valeurs. Invoquer la raison d'Etat, sans justification, oblige les sujets particuliers à accepter la force et non la valeur de la vérité et de la vie, et compromet la valeur de la liberté. Dans toute société il existera toujours des personnes qui n'accordent aucune valeur à la vie, le problème est qu'elles sont aussi nombreuses que celles qui lui en accordent. Avec l'effet d'un acte légal dans la forme, ces dernières se trouvent représentatives de la société dans son ensemble. Depuis la perspective éthique-politique, les effets de l'impunité s'enregistrent dans la parodie judiciaire et l'affaiblissement institutionnel. La crise actuelle de la justice que traverse notre pays ne peut se détacher de cela. L'impunité s'étend de l'état criminel du procès militaire à l'état de corruption généralisée de l'actuelle démocratie. Ceci est visible dans la composition de la Cour suprême, qui la soumet au pouvoir politique, dans la corruption des juges et le manque de confiance croissant des citoyens face à une justice qui ne répond pas. La justice n'échappe par ailleurs pas au pouvoir des intérêts économiques et à l'influence des secteurs dirigeants. Il est intéressant de rappeler ce que souligne Heller, dans le sens où notre condition humaine substitue à la régulation par instinct la régulation par des normes, et "qu'elle est très élastique concernant le bien et le mal". Si le fait de s'attacher à des valeurs positives peut donner le meilleur de nous-mêmes, inversement, la compromission avec des normes impropres ou avec la dissolution des structures normatives, donne le pire. Le renforcement des structures normatives, à travers une loi de justice rétributive, qui réparerait les dommages subis pas les victimes et le corps social, fut l'objectif initial du gouvernement démocratique. Les lois de "obediencia debida" et du "punto final", et par la suite la grâce présidentielle consentie par le Président Carlos Menem, sous son exclusive responsabilité, prétendaient au contraire à la réconcilia tion et la pacification sur la base de l'oubli et de l'impunité des événements, générant ainsi une stratégie politique contraire aux valeurs qui sont le fondement de la vie démocratique. Soit l'on considère que la citoyenneté peut être rétablie sur la base d'une réconcilia tion sans arrière-pensée, c'est à dire sans culpabilité, soit on banalise des événements qui provoquèrennt une rupture de l`Histoire en raison de leur inhumanité en les inscrivant dans la continuité de l'Histoire de l'Argentine, dont ce serait un simple épisode de plus. Le but politique de la pacification contenait une clause venant du passé, qui exceptait de punition la violence, répartissant ses fautes sur l'ensemble de la société. C'est face à la société argentine fasciste que la démocratie servait de garde-fou. Faire renaître et oublier l'histoire noire des Argentins était le pilier de la recomposition d'un espace public démocratique et du sens de notre communauté historique.

Mémoire et oubli sont des termes liés à l'identité individuelle et collective. Contempler le passé, accéder à sa connaissance, comme connaissance de soi, faire une histoire, avoir une biographie, supposent une relation entre ces deux termes. Dans une communauté historico-sociale, la mémoire et l'oubli jouent un rôle dans la construction d'un temps public, sans lequel il est impossible de penser à un espace public. La constitution d'un temps politique est aussi importante que la construction d'un espace public. Cornélius Castoriadis se réfère au temps public comme "l'émergence d'une dimension où la collectivité peut contempler son propre passé, comme le résultat de ses propres actes, où s'ouvre un futur indéterminé comme champ de ses activi tés". Cette référence revêt à l'origine le sens du penser de l'historiographie, en tant que sortie de la répétition, de la tradition, ou registre premier des événements. Quant à nous, il nous situe dans la relation avec le passé lui même, et à l'appropriation d'une histoire qui échappe à la répétition imposée par l'histoire officielle ou le registre du témoignage qui ne parvient pas à élaborer et transmettre les événements survenus.

Pouvoir nous regarder en face dans une histoire, comprise comrne le libre produit de nos actes, pouvoir dépasser le caractère univoque et clos de l'unique histoire officielle, requiert un long travail sur la mémoire collective, l'acceptation et le traitement collectif, même rituel si l'on veut, du vécu. Cela suppose également de retrouver le sens de la justice que l'on tenta d'appliquer alors, même lorsqu'aujourd'hui nous rejetons les méthodes avec lesquelles on prétendit la réaliser. Cela suppose de réinscrire les problèmes actuels de la justice distributive dans une dimension éthique qui les contienne et de rejeter les mécanismes d'exclusion et d'injustice qui érodent le lien social. Cela suppose, enfin, d'opposer oubli et justice.