Binjamin Wilkomirski
Binjamin Wilkomirski

Encensé à sa sortie par la presse mondiale, le bouleversant témoignage autobiographique de "Binjamin Wilkomirski" sur son enfance dans les camps de concentration nazis n'était qu'une fiction, selon le livre d'Elena Lappin, qui dirige à Londres la revue Jewish Quarterly. L'auteur admet ne pas avoir douté de l'authenticité du livre, sorti en 1995 en Allemagne. Intitulé Bruchstucke, il paraît en France en 1997 chez Calmann-Lévy, sous le titre de Fragments. Jusqu'en 1998, presque personne ne flairera la supercherie: ni l'éditeur allemand Suhrkamp, ni la critique du monde entier, ni les nombreux lecteurs, bouleversés par ce récit de 150 pages d'un homme qui "ignore ses origines et n'a plus aucun parent". Refusant de passer pour un "écrivain", Wilkomirski raconte sobrement sa déportation, à l'âge de 4 ans, au camp d'extermination de Maïdanek (Pologne).

"Depuis le journal d'Anne Frank, jamais la vision sur l'Holocauste par un enfant n'avait touché tant de lecteurs", rappelle Elena Lappin. Des journaux prestigieux évoquent alors la naissance d'un "classique" sur l'Holocauste. Le Daily Telegraph écrit que "les sentiments qu'il inspire sont bruts et forts". Le Monde souligne la "singularité" de ce livre "insoutenable". En France, il reçoit le prix Mémoire de la Shoah et, aux Etats-Unis, le National Jewish Book Award, devançant un ouvrage d'Elie Wiesel. Mais, durant l'été 98, l'hebdomadaire suisse Weltwoche publie l'enquête d'un jeune juif suisse, Daniel Ganzfried, assurant que le livre est une fiction. Il révèle que "Wilkomirski" s'appelle en fait Bruno Grosjean, né en 1941 dans le canton de Berne, de mère célibataire. Retiré d'un foyer en Suisse par la famille Doessekker qui l'adopte. Les éditeurs de l'ouvrage ne sont pas pas convaincus et Bruno Grosjean / Doessekker ne répond pas. Pourtant, après la parution de l'enquête de Granta, en mai 99, Suhrkamp doit retirer le livre du marché, suivis par Schocken à New York, Picador à Londres, Yedot Aharonot en Israël, Calmann-Lévy en France, etc.

Elena Lappin ne prétend pas tout dire sur cette affaire. Elle considère même que l'enquête sur la véridique histoire de Bruno peut maintenant commencer. "Elle aura plus à voir avec la Suisse qu'avec l'Holocauste", dit-elle, alors qu'un historien suisse, Stefan Maechler, doit bientôt publier un rapport complet sur cette affaire. Sans vouloir faire de "psychologie littéraire", l'auteur souligne que Bruno Grosjean a eu "une enfance dévastée par la perte et le changement", après que sa mère, pauvre, eut consenti à l'adoption. Il a évolué "dans des institutions qui ressemblent à s'y méprendre à des prisons pour enfants" et "a tenté de s'éloigner le plus possible de son milieu natal", cherchant dans le judaïsme "un sentiment de communauté". "Pour lui, être juif était synonyme d'Holocauste. L'histoire suisse n'a rien à offrir de vaguement semblable. Rien d'aussi dramatique à quoi il aurait fallu survivre. Rien qui puisse expliquer à un homme d'où il vient et ce qu'il est", conclut-elle.

Gary Mokotoff, membre du bureau du Jewish Book Council aux Etats-Unis, met quant à lui en garde, dans le livre d'Elena Lappin, contre les risques de récupération révisionniste à propos de cette affaire "Wilkomirski". Il précise maintenant que Fragments avait reçu le National Jewish Book Award dans la catégorie des souvenirs, mais qu'il ne l'aurait pas eu dans la catégorie de l'Holocauste. Selon lui, "Ca ne tenait pas debout. En tant que généalogiste juif et spécialiste de l'Holocauste, je savais que ce livre était une fiction historique. Il m'a fait penser au livre de Martin Gray (Au nom de tous les miens), autres souvenirs sur l'Holocauste qui n'étaient finalement qu'une fiction. Cela me tracassait, car, sur le Web, vous ne trouverez aujourd'hui de références à ce livre que sur les sites révisionnistes. Ces espèces de pseudo-mémoires font réellement du tort aux survivants en rendant suspects tous les souvenirs sur l'Holocauste". Le Pdg des éditions de l'Olivier qui publie le livre d'Elena Lappin, Olivier Cohen, craint lui aussi que cette affaire alimente les thèses antisémites.