Miguel Torga
Miguel Torga

En 1982, les pages choisies du Journal que Miguel Torga (1907-1995) avait tenu de 1933 à 1977 furent pour nous une révélation: à 75 ans, un grand classique du XXe siècle — éthique intransigeante, style lapidaire — débarquait dans notre landerneau peuplé de petits-maîtres post-ceci, pré-cela, mais tous fort ignorants du Portugal. Or voici que paraissent aujourd'hui les quatre derniers volumes de ce Journal, réunis en un seul dans la version française.

Ces notes tardives font-elles double emploi avec celles des quarante années précédentes ? Non, et pas seulement à cause des événements récents qui s'y reflètent ou de l'âge avancé de l'auteur. Certes, avec la liberté d'expression retrouvée, les horizons de Miguel Torga, qui furent toujours vastes, se sont encore élargis. Ce "reporter inquiet d'un quotidien sans frontières" sait que tout est devenu planétaire, la tyrannie comme l'espoir. A l'écoute des drames individuels aussi bien que collectifs, ce citoyen du monde enfin notoire — même s'il n'a pas obtenu le Nobel, si souvent annoncé et jamais sollicité ni souhaité par lui — défend partout, sans illusions et sans mollir, les droits de l'homme bafoués; il analyse à chaud, avec la précision du spécialiste, l'expérience du vieux lutteur, le recul du philosophe et l'infaillible intuition du visionnaire, les convulsions de l'Histoire, porteuses de renouveau ou lourdes de menaces. Le cynisme ou l'hypocrisie du capitalisme à masque démocratique ne trouvent pas plus grâce à ses yeux que les multiples fanatismes qui ensanglantent l'univers. Directement ou à travers les médias, Miguel Torga prend le pouls de la modernité, et son diagnostic est toujours très personnel, qu'il traite des navettes spatiales (équivalents des caravelles de jadis) ou des "solutions" occidentales aux problèmes du Tiers-Monde et des pays de l'Est.

Ce devoir de lucidité et de solidarité, Miguel Torga l'a toujours assumé. Mais à présent son cri jaillit dans l'urgence d'un cante hondo plus rauque et plus tragique que jamais, puisant au fond de son désespoir même d'absurdes raisons d'espérer. Les profiteurs en tous genres le guettent. Son corps, qui lui a donné tant de joies, ne cesse de se délabrer. La mort multiplie ses sommations. Le valeureux transmontano met toute sa dignité à résister. Il repousse les assauts des charognards et des quémandeurs officiels ou privés qui désormais l'assiègent. Voyant disparaître peu à peu les grands noms qui accompagnèrent sa vie, il cisèle leur épitaphe en attendant stoïquement son tour.

Ce "vivant contumace" en vient à douter du pouvoir des mots et à céder à la tentation du silence. Toutefois, même au bord de l'agonie, il ne peut pas ne pas griffonner, en proie à l'inaccessible absolu de l'écriture. C'est là que nous retrouvons, pathétique et exacerbé, ce qui, bien au-delà des circonstances, fait toute la grandeur de Miguel Torga: le tourment intérieur qui refuse le confort du scepticisme, l'exigence d'authenticité pour soi et pour les autres, le respect du pluralisme, la pureté native de l'enfance qu'aucune laideur n'a pu ternir, le goût de la beauté minérale, végétale ou animale, l'émerveillement, malgré tout, devant l'homme et ses meilleures passions. L'identification à la langue maternelle. L'amour de la culture portugaise et la fierté de sa contribution à la culture universelle, dont le seul garant est le peuple dans son infinie créativité. La force de frappe d'une prose ennemie du pittoresque et de l'anecdote (que de formules synthétiques, à graver dans le marbre!). Et cependant nulle sécheresse, nul réductionnisme, car toujours est préservée la part de l'énigme: celle de l'être, jamais totalement objectivable, celle de l'oeuvre, jamais parfaite, héroïque approximation pétrie d'ineffable et d'inconscient.

Testament bouleversant que ces dernières pages du Journal, pudique mise à nu "en chair vive" — comprenons "en écorché" — soumise au jugement de la postérité par un homme qui ne concevait l'art qu'en exaltation de la vie.