Raphaël Confiant
Raphaël Confiant

Nous disons: Re-bonjour l'Exotisme, pour l'avoir rencontré voici des années, espérant que nous n'aurions plus eu la lourde tâche de lui accorder notre modeste salut, surtout depuis qu'il avait été vilipendé par des lecteurs de tous horizons, et, singulièrement, par la foule estudiantine d'Antillais de l'après-guerre. Et, ne voilà t-il pas que ce personnage littéraire de peu de crédit réapparaît habillé par des stylistes de la Nouvelle coupe linguistique dont le label déposé se nomme Créolité. Qu'est-ce que la créolité, nous sommes-nous demandé? Nous avons fini par comprendre que c'est l'ultime avatar de la négritude qui ne dit pas son nom, bien que l'on brocarde son maître et père. Autre définition: l'Indigénisme de feu Duvalier, du temps où il se proclamait un intellectuel de progrès aujourd'hui revu par deux auteurs Antillais: messieurs Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, avec Eau de Café pour le premier et Texaco pour le second.

Dans Eau de Café, du nom de l'héroïne, marraine du jeune narrateur, l'action se déroule à Grand Anse, Martinique, disons de 1900 à nos jours. Nous faisons connaissance avec quelques figures célèbres du lieu, notables blancs et mulâtres, nègres de professions modestes, commerçants de grand renom représenté par le fils bâtard d'un Syrien, simples tenancières de petites boutiques, dont Eau de Café en figure de proue. Ce sont autant de strates socio-économiques formant le tissu de l'île que l'auteur entreprend de décrire avec leurs qualités et leurs tares. Tout ce petit monde, produit de la Traite, se montre tel qu'en lui-même l'Institution l'a pétri, et ne semble pas avoir mué d'un iota depuis. Comme les femmes sont légion, le commerce interchangeable de la chair y fait bon ménage. Le film de ces ribauderies, des médisances distillées et du caractère loufoque ou franchement aliéné des personnages est évoqué par ces derniers intervenants, sous forme de récitatif, témoignage ou complainte au long d'une périodicité chacune qualifiée: Cercle (de 1 à 7). Dans cet ouvrage de 331 pages serrées, considéré par d'aucuns comme un fleuron de la créolité proclamée, nous avons relevé, après un juste pointage, 395 mots et tournures que l'on peut admettre comme ne relevant pas du français "normal". L'ensemble se décompose en 93 mots d'un usager du créole, et 302 néologismes hideux et malheureux dérivés du français. C'est dire que bonne mesure a été faite à... la créolité, sémantiquement parlant ! D'ailleurs, un chroniqueur parisien ne s'était pas trompé se demandant si c'était du créole ou du Confiant. Qu'en est-il à présent de la créolité, sur le plan du style de la narration? Nous n'en sommes pas enchantés, même s'il est édifiant car celui-ci bat en brêche le parti-pris de l'auteur et du mouvement dont il est héraut et qu'il nomme encore d'un néo-barbarisme: la diversalité. Oublirait-on que Victor Segalen a écrit de l'exotisme qu'il est une esthétique du divers? Diversalité équivaudrait-elle à inesthétique sublimée? Disons, à la décharge de monsieur Confiant, qu'il ne maîtrise pas ses langues de travail. Dans un tel livre où, à deux unités près, les protagonistes sont d'honnêtes alphabétisés - l'instituteur et le notaire - nous voyons avancer ceux-là parés du passé simple de cérémonie et du subjonctif imparfait. Ce n'est pas faute de goût, mais d'un auteur qui ne sait pas encore faire ses gammes. Car le langage prêté, tel qu'il nous est donné à lire, est bien le sien, non celui de ses personnages. Nous conclurons en usant d'un terme cher à la sémantique ou aux confianteries de l'auteur (puisque l'on parle de "chamoiserie") que son livre est d'une dérisoireté rare.