Patrick Chamoiseau
Patrick Chamoiseau

Nous disons: Re-bonjour l'Exotisme, pour l'avoir rencontré voici des années, espérant que nous n'aurions plus eu la lourde tâche de lui accorder notre modeste salut, surtout depuis qu'il avait été vilipendé par des lecteurs de tous horizons, et, singulièrement, par la foule estudiantine d'Antillais de l'après-guerre. Et, ne voilà t-il pas que ce personnage littéraire de peu de crédit réapparaît habillé par des stylistes de la Nouvelle coupe linguistique dont le label déposé se nomme Créolité. Qu'est-ce que la créolité, nous sommes-nous demandé ? Nous avons fini par comprendre que c'est l'ultime avatar de la négritude qui ne dit pas son nom, bien que l'on brocarde son maître et père. Autre définition: l'Indigénisme de feu Duvalier, du temps où il se proclamait un intellectuel de progrès aujourd'hui revu par deux auteurs Antillais: messieurs Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, avec Eau de Café pour le premier et Texaco pour le second.

Voici Texaco dont nous n'avons trouvé d'analyses sérieuses dans la Presse sinon cris d'émerveillement. Le propos de monsieur Patrick Chamoiseau, à l'inverse d'Edouard Glissant oeuvrant à la création d'une famille mythique, est de faire revivre un bas quartier de Fort-de-France, Texaco, à travers une personnage, Marie-Sophie Laborieux, fille de Idoménée et de Esternome, son père. Marie-Sophie aurait noté sur 26 cahiers, ses déboires ainsi que ceux de ses géniteurs, amants et voisins de misère, au moins depuis l'abolition de l'esclavage, rapportant ce qu'elle en sait par ouïe dire, de cette période et de sa propre lignée, jusqu'à 1987, année de sa mort. En bref, c'est l'évocation d'un monde rural parti à la conquête d'un mieux être qui ne peut se situer qu'à la ville ou à sa périphérie, aspiration universelle aujourd'hui vécue par ces migrants dans les bidonvilles: Texaco en est un. Marie-Sophie Laborieux aura connu les métamorphoses de Texaco, d'autant qu'elle est ici présentée comme la cheville ouvrière du lieu. La partition qu'en donne l'auteur le dit à suffisance: Temps de paille, Temps bois-caisse, Temps de fibro-ciment, Temps béton. C'est également la charpente du livre. Marie-Sophie ne connaîtra que les trois dernières périodes, et la première par les propos de son père, chassé du temps de paille aux environs de Saint-Pierre par l'éruption (c'est la première migration de sa famille de la campagne vers une autre ville: Fort-de-France). L'auteur, s'inspirant du récit écrit autant qu'oral de Marie-Sophie se fera reporter des mésaventures de tous, depuis leur départ des campagnes vers la ville: le déclic aura été un projet municipal de démolition du bidonville annoncé par un urbaniste: d'où l'alternance des notations de ce dernier aux récits consignés par la narratrice sur ses Cahiers. A travers ceux-ci paraissent des personnages célèbres ou non qu'a connu Esternome le père, aussi bien femmes qu'hommes, comme Marie-Sophie d'hommes de classes et d'origines diverses, car elle en a fait bonne consommation, de force ou par nécessité. A cet égard passe toute l'imagerie d'Epinal martiniquaise depuis la naissance de cette île au monde moderne. Comme chez son confrère le lecteur trouve un échantillon de ses archétypes les plus calamiteux: le béké borné et grippe-sou, le mulâtre canaille, le coolie (ou l'indien) sournois et vicieux, le nègre débrouillard devant ruser contre la nature et les classes possédantes. Des figures historiques et contemporaines défilent: de Pory-Papy à Aimé Césaire et maître Darsières. A évoquer le second, l'auteur frôle l'attaque ad-hominem adroitement menée: Esternome concluant après un meeting de Césaire: "C'est un mulâtre", page 275, ou Marie-Sophie évoquant "notre méchant poète", page 277, déclarant, "Et excusez-moi: Aimé Césaire n'est pas la Martinique", page 357. Sans exagération, l'on peut dire que Texaco est une variation en plus ample d'Eau de Café: le premier étant un doublon du second. Qu'en est-il du style au service de cette fresque? Si l'auteur use de néologismes, il le fait avec moins d'appétence, plus de discrétion, mais tous ne sont pas heureux pour autant. 138 ont été relevés, pour 336 mots, exclamations, onomatopées et tournures créoles. Comment s'étonner que le style de Texaco soit autant poussif que rebutant, même pour un lecteur au fait des langues employées? Pourquoi ce sentiment d'insatisfaction en présence de ce livre porté par la renommée atteinte de cécité? C'est que, non seulement celui-ci est loin de l'expression littéraire d'une créolité littéraire comme on l'eût souhaitée, c'est-à-dire dépouillée des oripeaux et poncifs qui empêtrent les oeuvres ayant trait aux Antilles françaises, fussent-elles écrites par des Antillais ou des étrangers, mais aussi, d'une oeuvre dont l'esthétique achevée aurait pu faire date. Si ces Antilles là, jusqu'à preuve du contraire, semblent être frappées d'une sorte de tare rédhibitoire, c'est qu'en elles sont absentes l'imaginaire et la fonction esthétique. A nous de crier: A moi Césaire !...