Julia Kristeva
Julia Kristeva

Julia Kristeva, compagne de route de Sollers et de Tel Quel, est une intellectuelle férue de sémiologie et de psychanalyse. Théoricienne brillante dans des essais parfois abscons sur la dépression ou le langage poétique, elle se fit romancière, dans la succession du Femmes de Sollers, avec ses Samouraïs dont les personnages à clefs défrayèrent la chronique parisienne.

Dans un récent numéro de L'Infini, Julia Kristeva dénonce l'industrie des best-sellers et appelle une "littérature de révolte" pour élever notre "basse époque". Met-elle ce voeu pieux en pratique avec Possessions ? Julia Kristeva rêve d'écrire fort, beau et grand en touchant un vaste public. Concilier écriture et roman populaire. Subvertir les sujets bateaux du best-seller par la profondeur. Rien que pour avoir tenté cet ambitieux projet, elle mérite attention. Mieux vaut tomber en saut périlleux que briller sans risque. Il suffit donc de prendre un schéma policier avec fine journaliste à la recherche d'un sérial killer non coupable... Au coeur de l'usine à clichés. La talentueuse narratrice journaliste permet de plus au majoritaire lectorat féminin de tenter l'identification, au moins pour l'été. Mais Julia Kristeva ne pouvait bien sûr en rester à cette stratégie minimale. Comme elle est aussi intelligente que cultivée, elle raffine, elle bavarde, elle ouvre des portes d'analyse qui enfoncent ses personnages dans des abîmes bien connus, marionnettes possédés de pulsions et de désirs - sexe et argent principalement -, possessions de l'auteur qui use de tous les scalpels. Car c'est à une dissection que nous assistons. La belle Gloria est retrouvée sans sa tête qu'on a proprement séparée. Résonnent alors les références mythologiques et picturales (de Caravage à Gentileschi), planent les fantasmes de castration. Disséquée également la Principauté de Santa Barbara aux relents feuilletonnesques qui n'échappent pas aux grilles de la "société du spectacle". Tout cela aurait pu être une belle réussite. Comme lorsque le professeur Zorine nous offre son grain de sel de psychanalyste style: "la paranoïa ne manque jamais de révéler sa source homosexuelle". Caricature en écho au "Sens et non sens" de la psychanalyse, cette science trop humaine qui n'a jamais été exacte, qui est plus proche de la fiction que de la vérité (quoiqu'il ne faille pas méjuger des pouvoirs de la fiction). Réussite encore quand l'un des mobiles du crime vient du "cauchemar incurable qui attendait son heure"; quand le découpage de la chair ajuste fascination et précision. Par où cela pêche-t-il ? Probablement a-t-on écrit trop vite. La narration se traîne, dérape, s'affole sans autre nécessité que le caprice ou l'ennui de l'auteur. Les couplets sur la France et la "francité", sur l'époque qui ne lit plus, les "une femme qui jouit est décidée à mourir", les lourdeurs, les ressentiments dignes des plus délaissés de nos auteurs maudits... Que de mauvaises graisses qui empêchent ces Possessions de nous posséder.