Consuelo de Saint-Exupéry

De l'écrivain Antoine de Saint-Exupéry, héros de l'Aéropostale, nous savons à peu près tout, hormis le mystère qui enveloppe les circonstances de sa mort, en 1944. La célébration du centenaire de Saint-Exupéry ne nous apprenait donc rien de nouveau, jusqu'à ce que Alain Vircondelet publie les mémoires de Consuelo Suncin de Sandoval, née en 1901 au Salvador et morte en 1978 en France. Saint-Exupéry la rencontre en 1931 à Buenos-Aires, au cours d'une réception à l'Alliance française et ils se marient sept mois plus tard. Pour la première fois depuis 50 ans, cette femme sort de l'oubli. Elle ne fut jamais en odeur de sainteté dans l'univers et la famille de l'écrivain. Considérée comme une femme légère, au passé frivole et immoral, on lui reprocha toute sa vie d'avoir fait le malheur de son mari. Ces mémoires donnent un éclairage nouveau sur la vie du couple. Leur liaison fut tumultueuse, passionnée, bouleversante. On découvre une histoire d'amour orageuse, ponctuée de ruptures, de déchirements, de réconciliations, de promesses et de trahisons. Mais surtout un Saint-Exupéry ombrageux et instable, plus fantasque que jamais, parfois lâche, tout entier absorbé par sa création littéraire, sa vocation de pilote et sa double vie. Les attentes de Consuelo, ses déceptions, ses espoirs ponctuent ce récit qui est une sorte de roman d'une passion racontée par une conteuse.

Dès la sortie du livre la polémique a fait rage. Un graphologue affirme notamment que ces Mémoires auraient été écrites par l'écrivain Denis de Rougemont, qui fut son amant. Cet avis est toutefois contredit par une autre analyse graphologique, faite à la demande des ayant-droits de la veuve de l'auteur du Petit Prince, et par les éditions Plon qui ont publié en avril les Mémoires de la rose. La polémique a été soulevée par le journaliste suisse Christian Campiche, qui a travaillé sur les oeuvres de Denis de Rougemont et a trouvé des ressemblances entre son écriture et celle de la première page du manuscrit des mémoires de la veuve de Saint-Exupéry. William David Mazella, chargé par Christian Campiche d'analyser les écritures de la première page des mémoires de Consuelo, d'une lettre qu'elle avait écrite à Saint-Ex et d'une lettre de la main de Denis de Rougemont, conclut que "l'écriture qui figure à la première page manuscrite des mémoires ne correspond pas à l'écriture de Consuelo elle-même mais à celle de M. Denis de Rougemont". Il relève des concordances dans la graphie des B, b, d et dans les barres des t. Il concède toutefois qu'il a eu peu de documents pour effectuer la comparaison et qu'il n'avait pas en main les pièces originales. Face à cettre affirmation, qu'Olivier Orban, le Pdg des éditions Plon, qualifie de "connerie abyssale", le Figaro publie aussi les conclusions d'un autre expert graphologue, commis par les héritiers de Consuelo qui se dit "en mesure de certifier que le manuscrit (des mémoires) provient bien de Consuelo de Saint-Exupéry". Il s'appuie sur la comparaison entre l'écriture de Consuelo et les corrections et ajouts manuscrits qui figurent dans le tapuscrit des mémoires. Nathalie des Vallières, petite nièce de l'écrivain, a indiqué pour sa part à l'AFP que les conclusions de graphologues "corroborent ce que nous pensions: la première page du manuscrit n'est pas l'écriture de Consuelo". Elle a ajouté que Consuelo "affabulait beaucoup. Elle a écrit beaucoup de choses fausses sur son mariage, sur des faits précis qui ne correspondent pas à ce qui a été écrit dans les journaux de l'époque. (...) Elle a raconté à sa manière, si elle avait écrit un roman ce serait différent". En fait Mme des Vallières ne conteste pas que Consuelo ait écrit ses mémoires, elle en conteste le contenu. Consuelo parle en effet de l'écrivain avec flamme, raconte leur passion et révèle des aspects qu'on ne soupçonnait pas en lisant le Petit Prince ou Vol de nuit. La famille Saint-Ex ne connaissait pas l'existence des mémoires, et pour cause: elles ont dormi près d'un demi-siècle dans une malle que les ayants droit de Consuelo ont ouvert après sa mort. Les Mémoires de la Rose ont été éditées par Alain Vircondelet, qui a travaillé à partir du manuscrit "énormément raturé et retravaillé à la main". L'écrivain biographe pense que Denis de Rougemont "a pu donner des pistes, pour autant ce n'est pas lui qui a écrit le texte. En aucune manière, il ne s'agit d'un nègre". Il ajoute que le français de Consuelo comportait "de très forts hispanismes". "Le style fait apparaitre une langue plutôt féminine, pétulante, écrite de manière totalement hétérogène (...) il s'en dégage une fraicheur dont il semble impossible qu'elle ait été retranscrite par Rougemont, un philosophe, un cynique et un Don Juan". Pour Olivier Orban, dire que ce manuscrit est un faux en se basant sur la photocopie de la première page du texte reproduite dans l'édition des mémoires est une "opinion sans fondement", d'autant que "personne n'a eu accès à l'original, sauf Alain Vircondelet et nous-mêmes. En fait il ne comporte que peu de passages manuscrits, la plus grande partie du texte est tapé à la machine sur du papier médiocre. Il est possible que Rougemont ou un autre ait fait des corrections mais j'en doute: J'ai lu le texte brut, c'était hispanisant en diable. (...) Le fond de l'affaire, dit-il, c'est qu'il y a une campagne de dénigrement systématique du livre, alimentée par une partie de la famille de Saint-Exupéry qui n'aimait pas Consuelo et ne veut pas que son nom soit associé à sa mémoire". Quoiqu'il en soit, ces Mémoires de la Rose se sont déjà vendues à 90.000 exemplaires en deux mois.