Réjean Ducharme
Réjean Ducharme

Passé un certain âge, dit la rengaine, il faut qu'un coeur se brise ou se bronze. Suivant Cioran qui cite en exemple Scott Fitzgerald (La fêlure), peut-être n'est-on moderne que dans la mesure où l'on goûte le charme de cette vie brisée. Lecteur, moi qui te parle en lecteur et rien de plus, de bouche à oreille voici un simple avis: si tu savoures cette brisure sans pleurnicherie, si tu as le goût del'irrémédiable avec humour, sérénité, et cependant une immense compassion, lis Réjean Ducharme. Je te le dis comme me l'a dit Jo-Qu'à-Plaire, indien métropolitain, apache de Belleville et de la Butte-aux-Cailles qui — va savoir pourquoi — s'en était allé une couple de saisons traîner ses santiags à Montréal. Je l'avoue, j'ai négligé cet avis. Jo qui lit si peu, moi qui lis tant! Si ce Réjean Ducharme avait été la merveille qu'il vantait, ca se serait su tout de même. Je l'aurais su. Un rapide feuilletage ne m'avait pas accroché. Les livres de Réjean Ducharme ne supportent pas le feuilletage. On croit que c'est débraillé, tout le dégueulis soixante-dizard et démago. Le faux langage parlé qui ne cesse de choir de Céline à Queneau et d'Ajar à Cavanna, via le néo (faux)-polar français. Réjean Ducharme, on ne le reçoit que sur une certaine fréquence, lorsqu'on a soi-même échoué sur une plage du temps, et qu'on décide d'y rester bien à plat dans le sable. On se creuse un trou, un abri, et comme on est tout seul on se raconte unehistoire à voix haute en faisant tous les personnages. Unecantilène saugrenue, triste et dérisoire, bourrée de péripéties, et qui pourrait n'en pas finir. ça occupe, ça console. On n'a plus envie d'ensortir. On est bien là, dans sa cabane. Prouesse de Réjean Ducharme. Il raconte de vraies histoires avec des personnages vrais. Et cela n'est ni arriéré, ni parodique. C'est que lavérité n'est pas morte, et même si j'ignore cequ'elle est, je la reconnais quand je l'entends. Réjean Ducharme sonne juste, n'en déplaise aux sourds. La vérité sort de sa bouche et parle à ce qui reste de vrai en nous. De quoi au fait ? La vie, l'amour, la mort. Rien de grandiose. Les intrigues résumées au dos de ses livres ont rebuté mes lectures. "Mamie, la femme de Rémi Vavasseur, est partie (...). Pendant ce temps, Rémi, à la campagne, accomplit des travaux surhumains pour remettre en état une ruine (...). Rémi se lie avec ses voisins: Jina, danseuse à gogo dont l'homme est en prison. Mary, qui lui fait penser à Ginger Rogers et qui danse le jitterburg. Vonvon, copain de billard. Hubert, victime d'un cancer. Et surtout une petite fille, Fanie..." (Va savoir). Sentimental et pittoresque. Pouah. Mais tous ces éclopés, grévistes, rêvistes et absentéistes; tous ces Etrangers, paumés, autistes (bien avant la mode des autistes); toutes ces femmes intrépides, esquintées, tous ces gosses irréductibles — les filles surtout — valent mieux que leur mièvre signalement. La vie est un combat d'arrière-garde? Soit. Intraitables. Jusqu'au-boutistes, ils en font un baroud d'honneur. Non qu'ils pataugent dans l'Action nihiliste ou l'Orgie dionysiaque, juste un peu sur les bords. Sans grandiloquence. Les bombes et le cul, ça les écoeure comme le reste. Leur pente générale, c'est plutôt le ratage, la zone. On bricole, on vivote au jour le jour d'expédients, on picole, on fume, on se défait, on dédaigne. On laisse la réussite aux canibales qui ont l'estomac bien accroché. On blouse avec coeur et légèreté. A vrai dire, des louseurs, des marjos, des gosses flambés à l'absolu, on en voit un défilé constant dans la chronique contemporaine.

La distribution de Réjean Ducharme, ses caractères, ne sont pas plus recherchés que son intrigue, mais ils ont beaucoup plus d'importance. J'aime que ces contes de filles et de bras cassés se démantibulent vaille que vaille, à la vie comme à la vie, plutôt que d'être agressivement bien ficelés, "à l'américaine". Dévadé, sauf le type qui raconte ses embrouilles, ses débrouilles, ses gaffes et ses B.A., et qui naturellement m'évoque le susdit Jo-Qu'à-Plaire. Bérénice, L'avalée des avalées, c'est ma blonde. Elle me sauve de la vie quotidienne. Réjean Ducharme a ce don des enfants, surtout des enfants solitaires, de tirer une féerie toute fraîche d'éléments ordinaires, de situations banales, de personnages immédiats. Il les métamorphose. Voilà ce qu'il a d'exceptionnel. Son point de vue. Ses idées. Les rapports, la lucidité qu'il leur prête. Sa voix; qui est le vrai personnage, la vraie matière de ses livres. Une manière de dire. Réduisez ses romans aux simples faits, il n'en reste que de petits mélos assez conventionnels. De quoi soupirer une fois de plus que c'est la vie, qu'il vaut mieux ne pas y penser, qu'on n'en finirait pas, etc. Cette voix, c'est du québécois. Pas du joual, pas du vieux français mêlé de patois, pas du franglais, je ne parle pas de linguistique — à quelques mots près, Réjean Ducharme écrit en "français international". Mais d'émotion. Je parle du chagrin québécois, de la tristesse québécoise, de ce sentiment d'esseulement, de Petit Poucet abandonné dans la forêt, et malgré cette blessure, du courage et de la gaieté québécoise. De ce mélange de pudeur et d'ingénuité. Jack Kerouac qui parlait français à la maison, comme tous les gars de Little Canada, à Lowel, Massachusetts; qui écrivait des poèmes en français, et même, paraît-il, le brouillon de Visions de Gérard, est resté un enfant, un bon fils à sa maman, toute sa vie, et incarne au paroxysme ce malheur québécois. Bouffées d'exubérance sur - ou plutôt contre - un fonds de deuil insurmontable. Le monde est écoeurant. Le Québécois refuse d'y rentrer. Il refuse de grandir. Il se replie sur lui-même. Il fuit dans l'imaginaire, et tant pis si cette fuite est imaginaire. Elle est émerveillante. J'ai lu au Québec une critique du film Léolo; conte fabuleux, explicitement Réjean Ducharmesque. D'entrée on y cite L'avalée des avalées. Le héros, un petit garçon, confond le rêve et la réalité. Un voyou anglais, le dur du quartier, le persécute, lui et son frère, mais il reste roi de ses rêves. Le critique faisait la moue. Quand donc cesserons-nous de nous identifier à des enfants? Quand allons-nous grandir, mûrir,liquider tous nos complexes d'infériorité et devenirdes grandes personnes? Pour les Anglos, les Québecois n'ont pas été que des "nègres blancs" — c'est ainsi qu'ils les appelaient — des porteurs d'eau, des coupeurs d'arbres, manoeuvres, quasi-serfs, blottis dans leur langue maternelle, leurs grosses familles, leur superstition catholique. Dans les années soixante, les activistes québécois criaient dans leurs meetings: "Je suis quelqu'un". Comme Jesse Jackson et les activistes noirs — "I am somebody". A peine élu, Jacques Parizeau, le chef du gouvernement québécois, confirme sa promesse de tenir un référendum sur la souveraineté "pour que nous soyons un peuple normal". Réjean Ducharme, qui ne lâche jamais un mot de politique, dont la rêverie est humaine et fraternelle, jamais paroissiale ni identitaire,pourrait bien être aussi l'écrivain national québécois. La voix de son peuple. Et l'une des plus belles. L'une des plus radicales qui se soient élevées en français cette fin de siècle.

Si vous n'avez jamais lu Réjean Ducharme, si vous ne lisez qu'un de ses livres, que ce soit L'Avalée des avalées, le plus poignant, le plus imprévu, une pure insurrection verbale. Si vous ne lisez qu'un roman-de-la-rentrée, alors Va savoir, et n'ayez aucun regret: c'est sans doute le seul. Mais tout de même, une lointaine réplique du séismeque fut L'avalée... N'espérez pas d'entretien avec Réjean Ducharme, ou le voir à la télé. Il fait partie de ces rarissimes qui agissent comme ils écrivent. Réjean Ducharme comme ses personnages refuse obstinément le commerce que ce soit pour se vendre ou pour acheter. "Quelqu'un qui m'aborde, c'est quelqu'un qui veut quelque chose, qui a quelque chose àéchanger contre quelque chose qui est pour lui d'une plus grande valeur, qui a une idée derrière la tête. Je les vois venir avec leurs gros sabots. Ils ont quelque chose à vendre. Merci ! Je n'ai besoin de rien. Repassez !".