Juan Carlos Onetti
Juan Carlos Onetti

Même après sa mort, le malentendu poursuivra sa mémoire. Publié en 1979 à Barcelone, Laissons parler le vent de Juan Carlos Onetti ne paraît qu'aujourd'hui en français (pourquoi ?), et à lire les critiques, on a l'impression que s'y clôt le cycle de Santa Maria inauguré par La Vie brève en 1950, alors que la même population (la fille de Petrus, Diaz Grey, la Jose, etc.) s'agitera une dernière fois aux mêmes endroits dans Quand plus rien n'aura d'importance, son dernier roman publié en France en 1994 chez Christian Bourgois, l'année de sa mort.

De fait, Laissons parler le vent confirme ce que l'on savait déja et préfigure l'effilochage d'un récit que le journal fragmenté et taraudé de son dernier roman mettra en pièces. Les dernières pages d'Onetti s'ouvrent sur ces mots: "Seront inculpés tous ceux qui chercheront à trouver une finalité à ce récit; seront exilés ceux qui chercheront à en tirer un enseignement moral; seront fusillés ceux qui y chercheront une intrigue romanesque." Ces lignes d'exergue s'appliquent sans qu'il y ait le moindre mot à changer à Laissons parler le vent, chronique du commissaire Medina, peintre à ses heures perdues, à cheval entre Lavanda et Santa Maria, qu'il est vain de résumer. Le discrédit dans lequel est tenue la narration est compensé par une plongée dans les abîmes de l'âme et une recherche d'instantanés existentiels (l'instant du parfait bonheur, du parfait amour, de la parfaite abjection) qui placent l'auteur au firmament de la production littéraire en langue espagnole de ce siècle. Et pourtant Onetti donna longtemps l'image d'un météore isolé dans la configuration du Rio de la Plata où Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares s'étaient imposés par la minutie de leurs constructions narratives (horlogères, a-t-on pu dire), portant un regard légèrement condescendant sur leur rival de l'autre rive.

Dans Laissons parler le vent, le grand Onetti, l'Onetti du Puits, du Chantier, est tout entier dans des émotions, un phrasé, un tremblé par lesquels il faut se laisser porter sans demander son reste. Le résultat est terrible et délicieux. Un monde se déplie peu à peu devant soi dont on n'a plus guère envie de s'arracher (la traduction y est pour beaucoup). Onetti s'y installe dans la littérature "sale", à l'image de la terre exsangue et des consciences ravagées par le délaissement qu'il évoque. Les situations glauques, le mensonge, l'illégalité et l'illégitimité des comportements y déclinent les thèmes récurrents de l'oeuvre (l'absence de grâce et l'absence de rédemption) et un scepticisme radical: Un homme qui croit est plus dangereux qu'une bête qui a faim. La foi oblige à l'action, à l'injustice, au mal; il est bon d'écouter ceux qui l'ont en disant oui, de mesurer avec un silence prudent et courtois l'intensité de leur lèpre et de leur donner toujours raison. Le renoncement — par impuissance — à la dialectique des relations dissout le temps et enferme les personnages dans le tableau de leur décrépitude: "il y avait la lassitude, l'affaissement, les vestiges émouvants de la fraicheur, la grosse jambe variqueuse qui se tortillait pour appuyer la véhémence des accusahons."

Le peintre, personnage onettien entre tous, poursuit une vague idéelle et idéale et ne trouve qu'une vague trop réelle qui est une mise en abyme du livre et de la Création: "C'était une vague boueuse: un mélange immonde d'urines, d'yeux crevés avec, comme éléments: des pansements avec du sang et du pus, mais déjà délavés; des bouchons aux marques effacées; des crachats qu'on pouvait prendre pour des clovisses; de la salive d'épileptique, des morceaux de plâtre ébréchés, des restes de vomissures, des bords de vieux meubles encombrants, des serviettes hygiéniques effilochées — mais, de toute façon, une plage bien de chez nous: le tout absorbé par la vague et formant son écume, sa hauteur, sa respectable et douteuse blancheur".