Robert Crumb
Robert Crumb

Entre la première vignette — un Franz Kafka éberlué qu'une feuille de charcutier manipulée par une grossière main velue saucissonne en multiples lamelles (l'un des fantasmes d'anéantissement de son être couchés sur le papier par un certain K.) — et celle qui clôture l'album — une place du vieux Prague où des touristes américains et bedonnants, caméscope et guide de voyage à la main, sont invités à entrer à la "Kafkateria", buffet, au "Ghetto Pizza", au salon de beauté "Metamorphosis", ou "Au Château", souvenirs --, nous assisterons à cet exploit qu'en 175 pages d'une visite sur la terre du grand fantastiqueur, toutes les stations de la Passion Kafka — la vie et l'oeuvre entrelacées — seront enluminées par la ribambelle de dessins noir et blanc exécutés par une vieille connaissance de la bédé underground, le créateur de Fritz the Cat, le Grandville des moeurs seventies, du Flower power et de la contre-culture pop, j'ai nommé Robert Crumb — chaque illustration possédant la force et l'autonomie d'une gravure sur bois ou d'une pointe sèche des meilleurs artisans (métier des fonds tourmentés, hachurés, spiralés, étoilés...).

Kafka for Beginners annonçait savoureusement mais non sans justesse le titre de la version anglo-saxonne originale, c'est qu'en effet ce précieux digest vous proposera d'en repasser par l'arrière-fond culturel et historique du début de siècle d'un juif pragois parlant allemand parmi les Tchèques (la Kabbale et la mystique juive, le Golem et Gustav Meyrink, les contes et légendes du ghetto, le théâtre populaire yiddish, l'antisémitisme, la Grande Guerre...), les déboires familiaux, sentimentaux et de santé d'un employé d'une compagnie d'assurances chargé des accidents du travail (la peur du père; les liaisons avec Felice, Milena, Dora; Ottla, la soeur protectrice; le corps souffrant et la maladie...); les oeuvres elles-mêmes silhouettées, évoquées chacune en quelques pages (Le Verdict, La Métamorphose, Le Terrier, La Colonie pénitentiaire, Le Procès, Le Château, Un artiste de la faim, L'Amérique), juste assez pour réactiver notre mémoire et nous donner l'envie d'y retourner... Un livre qu'il conviendrait de classer — à condition que vous n'ayez pas complètement oublié votre état d'âme d'enfant — entre Deleuze et Guattari, Kafka: Pour une littérature mineure, et l'énorme et néanmoins indispensable Journal traduit par Marthe Robert.

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Robert Crumb, Kafka (Éditions Actes Sud).