Abdourahman A. Waberi
Abdourahman A. Waberi

Il était une fois, en Afrique, dans une Corne qui n'était point d'abondance, Le Pays sans Ombre, la République de Djibouti. En dix-sept fulgurantes nouvelles, Abdourahman A. Waberi, écrivain djiboutien né en 1965, vivant à Caen depuis 1985 et étudiant la littérature anglaise, se fait le conteur des souffrances endurées par un peuple maudit. Au pays sans ombre, le temps est immobile, figé dans un présent qui n'est que néant tant la mémoire collective s'est disloquée au long cours d'une histoire pour le moins chaotique (colonisation française puis décolonisation, affrontements ethniques...). Passé oublié, avenir aveugle, desséché par un soleil de plomb qui traque et affame les hommes et laisse partout sa cicatrice de feu. Contes, paraboles, récits documentaires et extraits d'articles de journaux font ici se correspondre un pays imaginaire, mythique et un pays réel en prise directe avec l'actualité politique. Le mode mythologique sur lequel s'appuie la première partie du livre rend compte de la défloration culturelle dont a été victime cette partie du monde. La nouvelle Conte de fer illustre bien, sur un ton distancié, presque naïf, la façon dont le chemin de fer imposé par le colonisateur français a littéralement violé le pays réel mais aussi le pays rêvé : il a forcé le paysage, balayant les déserts et l'âme des habitants. "Il a transformé la notion du temps et de l'espace, le sens de l'histoire. Il s'est imposé aux autochtones. Ils l'ont appelé "firhoun" et "Ibliss" (noms du diable). Et ne pouvant l'ignorer, ils l'ont adopté avec leurs mots à eux." Dans la seconde partie, le pays réel est mis à nu, crûment ; sont alors dénoncées l'incurie notoire du pouvoir en place, la présence obsédante, comme dernier abcès de la colonisation, de légionnaires jouant les roitelets en pays conquis, et pointé le danger de moeurs périmées telle que la polygamie qui conduisent la République (imaginaire ?) de Djibouti à la désespérance et à l'autodestruction. Sur un ton polémique (cf. Un mol espoir, nasbi...), Abdourahman A. Waberi quitte alors l'habit de griot pour celui d'écrivain dissident, soucieux de dénoncer ceux qu'il juge responsables. La langue dont il use est à la hauteur de son exaspération, pyromane et sensuelle : les mots s'enflamment au contact les uns des autres dans un vrai brasier poétique. Elle est hybride, mêlant une tradition orale fondée sur le recours à des idiomes locaux et une inflorescence des mots dans la phrase propre à la langue écrite. Avec ses mots, il insuffle la vie à toute chose ; dans cet univers, mondes humain, animal et végétal semblent animés, doués de vie et communient sans cesse dans le respect des coutumes animistes. "... l'océan qui n'en pouvait plus de pousser les dernières vagues molles, ingrates, dépourvues de leur diadème d'écume. Résignées, celles-ci embrassaient le sable immobile, immuable, indifférent à leurs caresses gauches." Cette manière finalement très baudelairienne (cf. Correspondances) de parcourir le monde sensible, de capter le visible et l'invisible, permet à la beauté d'émerger de la douleur et de la misère. Tout comme l'appropriation de l'oeuvre coloniale par les mots a constitué la seule échappatoire à l'acculturation intégrale menaçant les habitants de Djibouti. Néanmoins, cette résistance par la parole semble s'être effectuée trop tardivement, comme un chant du cygne, alors qu'"au commencement était le silence sournois qui a favorisé la surdité et la servilité durant deux cents ans de colonisation." Est-ce le constat d'un impossible bonheur dans cette région du monde née selon la légende de la mort de la mère nourricière, une ogresse cannibale, qui pousse les gens à la fuite ? Seuls l'ailleurs, l'au-delà des frontières incandescentes, souillées par le soleil et par le sang, semblent pouvoir ouvrir une brèche vers l'espoir. C'est pourquoi il existe tant de candidats à l'exil et que le poète revendique le droit au rêve, à l'imagination, et comme Mallarmé demande à "Fuir, là-bas, fuir."

Avec ce recueil de nouvelles Abdourahman A. Waberi apporte une réponse à la désintégration de son pays, à cette désagrégation consécutive à la colonisation, en s'efforçant de recréer une unité culturelle. D'un point de vue littéraire, il se fait colporteur de contes et légendes et reconstitue ainsi un socle identitaire à son peuple tout en ayant le courage de ne pas exclure son récit de la réalité sordide. Souhaitons que ce subversif soit prophète en son pays !