Abdourahman A. Waberi
Abdourahman A. Waberi

Depuis que l'Onu et les nations respectables à la tête desquelles les Etats-Unis ont jeté leur dévolu sur la Somalie, ou malheureusement ce qui en reste, les médias occidentaux nous servent périodiquement un goulasch insipide qui a nom Somalie. Où l'on reparle encore et toujours de chefs de clan, de pillards, de drogue local, le khat, Catha Edulis Forskal, de la famille des Celestraceae. Ou du général Mohamed Farah Aïdid quia toujours grand soif de reconnaissance internationale. A ce misérable jeu, tous les participants barbotent dans une mare boueuse tout en aspirant à une conscience sans tache (1). Pourtant, il est des hommes et des femmes dont il faut saluer ici l'oeuvre sans concession et la réflexion passionnante. Ces créateurs, qui pourraient s'approprier cette citation de Kafka: "Ecrire, c'est bondir hors du rang des meurtriers", utilisent leur long héritage littéraire, même si le somali n'est écrit que depuis un peu plus de deux décennies. Certains d'entre eux sont passés maîtres dans l'art d'intégrer cette poétique dans le moule du roman europhone ou endophone. Ils nous montrent combien la culture doit conquérir sa place dans le débat sur la paix et la reconstruction. D'abord parce que les poètes et les maîtres de la parole ont eu, depuis la nuit des temps, un rôle politique à jouer. De plus, parce qu'un processus de déclin moral et intellectuel a précédé le chaos et l'atomisation que connaît la société somalienne actuelle. Cependant, tous les créateurs de cette "nation des poètes" - selon le mot de Richard Burton qui avait visité la contrée en 1854 - n'étaient pas non plus exempts de lâcheté et de compromission.

Nuruddin Farah: l'homme qui donne à lire la Somalie. Seul écrivain somalien de renom, Nuruddin Farah a choisi l'anglais entre quatre langues (Somali, Arabe, Italien, Anglais) pour bâtir son oeuvre, essentiellement romanesque. Né en 1945 à Baidhoba (cet antichambre de la mort qui a hanté la conscience télévisuelle, il y a quelques mois, par le nombre de ses enfants squelettiques), Nuruddin Farah s'est vu contraint par la junte de Mohamed Siad Barré, qui n'avait pas apprécié son second roman A Naked Needle (Une aiguille nue), de rester à l'étranger dès août 1974. Du reste, il était condamné à trente ans s'il s'avisait de retourner au pays. Il vit depuis en exil partageant son temps entre l'écriture et l'enseignement à travers l'Afrique (Gambie, Soudan, Ouganda et Nigéria) et l'Occident (Allemagne, Etats-Unis et Angleterre).

L'oeuvre de ce citoyen du monde comprend une dizaine d'ouvrages (4).

Pourtant traduite en une dizaine de langues, l'oeuvre farahienne avait été longtemps ignorée par l'édition française qui se rattrape aujourd'hui. On connaissait jusqu'alors le premier roman, Née de la côte d'Adam, qui raconte les déboires d'Ebla, une jeune nomade, qui s'échoue dans le Mogadiscio des années 50 finissantes; deux nouvelles autobiographiques fort intéressantes dont L'enfance de ma schizophrénie où il est question de son enfance multiculturelle en Ogaden - "Le matin j'étudiais la Bible en anglais, l'après-midi le Coran. Ils ont beaucoup de mythes en commun" - et des articles éparpillés ici et là. Le lectorat français et francophone a pu découvrir en janvier 1995 un autre grand roman de Nuruddin Farah, Territoires (6).

En somme, Nuruddin Farah est l'un des plus novateurs des écrivains africains anglophones, il est tenu en haute estime par ses pairs (Salman Rushdie, Nadine Gordimer, Doris Lessing, Chinua Achebe) et mérite d'être apprécier par le public francophone à l'instar d'un Wole Soyinka. Enfin,les décideurspolitiques internationaux, s'ils veulent encore "gérer" le cas somalien, se doivent de jeter au moins un coup d'oeil, sur la moisson de Nuruddin Farah pour décrypter la réalité somalienne.

Ahmed Naji Saad ou l'optimisme du troubadour. Ce chanteur et compositeur, apprécié tant par les Somalis de la diaspora que par ceux de l'intérieur, chante l'amour, l'espoir et la paix depuis 1963. Exilé au Yémen pour fuir la guerre civile, ce membre du conseil exécutif de l'Académie de Musique arabe — l'artiste descend de la minorité arabe qui a contribué à l'essor de Xamar, le Vieux Mogadiscio — continue de créer en dépit de la disparition de Radio Mogadiscio (8).

Parmi la pléiade de belles chansons d'Ahmed Naji Saad nous retiendrons ce refrain dévolu à Mogadiscio (la capitale mais aussi la cité symbolique par delà les frontières claniques) "Xamar waa lagu xumeeyayee / Yaa ku xaal marin donee" (Xamar, tu as été avili / Qui va te rendre ton honneur?).

Mohamed Ibrahim Warsama "Hadraawi" ou la voix de la dissidence. Le plus célèbre et le plus prolixe des poètes-compositeurs somalis, Hadraawi, n'est certainement pas le moins courageux. Il a rejeté plusieurs fois les grasses faveurs du régime pour le dur destin de la prison. Son Deelley, oeuvre dissidente écrite avec son comparse Mohamed H. Dhamac "Gaariye", lui avait valu, en 1980, une immense popularité, hors de la classe dirigeante. Hadraawi fut encore l'un des inspirateurs du puissant SNM (Somali National Movement), fondé en 1981, qui a grandement contribué à la chute de Afweyn (Siad Barré "le Goulu"). Ce mouvement dirige, depuis mai 1991, l'ex-colonie britannique du nord mais depuis sa sécession. Enfin, le Somaliland n'a pas été reconnu par la communauté internationale. L'oeuvre poétique (9) de Hadraawi est tenue en très haute considération par les Somalis qui, quelque soit leur appartenance politique ou clanique, y puisent des motifs d'espoir et de réconfort car c'est un homme de principe, de sagesse et de poésie.

Bien que souvent en retrait, les femmes ne sont pas absentes quand il s'agit de témoigner (10). Plusieurs d'entre elles, comme d'ailleurs jadis la mère du romancier Nuruddin Farah, exercent leur rôle de pilier au sein de la sphère domestique tout en excellant dans la composition poétique.

Enfin, cet inventaire, qui ne rend pas justice à tous ces artistes exilés ou réduits en silence, ne pouvait se clore sans rendre un dernier hommage à ceux, nombreux, qui ont été froidement assassinés par les hommes en armes comme le romancier Farah M. Cawl (11) alors qu'il fuyait Mogadiscio, avec son fils, pour rejoindre sa ville natale de Ceerigabo.

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Notes

(1) L'article de Michael Maren, dans The New Republic, cité par le Courrier International n° 216 du 22/12/95, intitulé "L'ONU, vache à lait des factions armées: quatremilliards de dollars qui n'ont rien réglé", montre à quel point les fonctionnaires de cette organisation sont intéressés par les indemnités journalières et par leur carrière.

(2) Le premier roman From a Crooked Rib (Londres, Heinemann,1970) a été traduit en Français en 1987: Née de la côte d'Adam, Hatier, Monde noir poche. Son premier (et unique) roman en Somali Tollow Waa Talee Ma a été censuré par la junte en 1973 après quelques épisodes en feuilleton dans leSomali News. Après cette aventure malheureuse, Nuruddin Farah écrira désormais en Anglais.A Naked Needle, achevé en 1972, ne sera publié qu'en 1976 pour ne pas mettre l'auteur, qui enseignait à Mogadiscio, en danger. Puis, c'est le temps de deux trilogies qui s'échelonnent de 1979 à aujourd'hui.

(3) Ce roman majeur, qui a valu à Farah le prix English Speaking Union Literary Award en 1980, est sorti en Français sous le titre: Du lait aigre-doux (traduit par Christian Surber), Ed. Zoé, Genève, collection Littérature d'émergence, 304p., 130FF. Sardines, second mouvement de la première trilogie, est paru chez l'éditeur suisse.

(4) Cité in "Nuruddin Farah: l'écriture du nomade" par Jacqueline Bardolph, Politique Africaine n° 35, Karthala, Octobre 1989.

(5)Territoires (traduit par J. Bardolph), Paris, Le Serpent à plumes, 1995, 440 pp, 125 FF. Les deux autres titres de la seconde trilogie sont annoncés par le même éditeur.

(6) L'article "Praise the Marines? I Suppose So" a été publié par le New York Times du 28/12/92. Unetraduction de J. Bardolph, universitaire et amie de l'auteur, "Acclamer les marines? si l'on veut" se trouve dans le n° 50 de Politique Africaine, juin 1993, pp. 122-124.

(7) "Les images des Casques bleus français détruisant Radio Mogadiscio ainsi que les documents m'ont fait mal au coeur" raconte Ali Dibiro,un Djiboutien amateur de sa culture, qui possède une fabuleuse collection de plus 11.000 cassettes audio contenant des chansons, des poèmes, des pièces radiophoniques et des discours d'hommes politiques. Cet homme sans ressources recherche un organisme qui pourrait l'aider à sauvegarder ce patrimoine en péril. Cf. La Nation

(8) "Je chante l'unité et la réconciliation", une interview d'Ahmed Naji à La Nation, idem.

(9) La somme poétique Hal-Raran (1970-1990) a été publiée en 1993 avec le concours d'une ONG norvégienne (Den Norske Somaliakomiteen, Mr Kjell Tjosevk, Postboks 13, N-4060 Kleppe).

(10) L'étude de Zainab Mohamed Jama (de la BBC), "Fighting To Be Heard: Somali Women's Poetry" in African Languages & Cultures numéro 4 (1), 1991, pp. 43-53, montre le combat poétique de certaines femmes dans les années 1940 et 1950.

(11) Jeffrey Bartholet, de Newsweek, rapporte cette information en insistant sur la bonne volonté des artistes (comme M.A. Karriye, Abdullahi Raague qui venait de perdre son fils, etc) qui essayaient vainement d'apaiser leurs concitoyens dans Mogadiscio au plus fort de la guerre civile (Newsweek, "Can Poets Help Somalia?", 2/11/1992, p. 35).