Rodrigo de Zayas

Il est rare en France de pouvoir saluer un tel courage littéraire autant qu'éditorial: une tétralogie de plus de mille pages... Peu connues, les éditions de L'Esprit des péninsules avaient jusque là publié des auteurs russes et balkaniques. Elles frappent très fort avec les trois premiers volumes de Ce Nom sans écho qui eux ne resteront pas sans écho.

Rodrigo de Zayas est né en 1935 à Madrid, mais son éducation fut également française, ce qui explique qu'il écrive en notre langue. Animateur d'un parti de la gauche ibérique et brillant concertiste, il fut en 1992 celui par qui le scandale arriva. Avec son livre Les Morisques et le racisme d'état (La Différence) dans lequel il montra que l'élimination des maures convertis fut aussi systématique que concertée par les rois catholiques de l'Espagne du XVIe siècle.

Ce Nom sans écho est un projet romanesque polymorphe. Le destin personnel de Judith Penuel sert de fil conducteur à travers les tragédies de notre siècle. Fille d'un richissime diamantaire new-yorkais dont les ancêtres séfarades orchestrèrent la ruine financière de l'Espagne catholique, elle va consacrer son énergie à et son argent aux grandes causes. La guerre civile espagnole d'abord où Franco apparait comme un nouveau Philippe II, puis la lutte contre le nazisme qui est une nouvelle inquisition. Déçue par la violence des républicains espagnols, elle préfèrera, pour contrebalancer la fin de l'Andalousie arabe et des juifs séfarades, appuyer le projet d'un État hébreu réconcilié avec les palestiniens. En cours de narration, nombre de thèmes apparaissent, éclatent: amour et vengeance, faux en art et vérité en convictions... Sans compter, dans le troisième volume, deux directions possibles et virtuelles du récit... Si l'intérêt, en cours de ce vaste massif d'aventures et de civilisations, ne faiblit guère, on éprouve cependant parfois le regret que la richesse narrative et stylistique ne soit pas toujours aussi soutenue que dans l'introduction ou que dans ces moments où les sentiers romanesques bifurquent en un délire postmoderne qui est peut-être celui du cerveau du personnage. Ravis par cette remarquable expansion romanesque, nous restons sur une amertume: les trois grandes religions monothéistes ont ici en commun la certitude et l'absolu de leurs convictions, l'intolérance enfin. La loi du talion appliquée par l'une ou l'autre ne prépare que du sang et des larmes, même si Judith superhéroïne semble toujours en réchapper. Et si les coupables sont clairement désignés — Philippe II, Franco, Hitler — on doute qu'ils soient les seuls à devoir être condamnés. L'Etat juif par exemple saura-t-il s'accomoder de l'état palestinien? Rodrigo de Zayas montre ainsi l'absurdité de l'absolutisme de ces trois religions qui sont trois soeurs ennemies. Devant la montée des tribunaux de la foi, il rêve d'une mythique Andalousie; quand tolérance et raison pouvaient et pourront éclairer tout le pourtour méditéranéen.