Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne, qui fête ce 11 décembre ses 80 ans, poursuit inlassablement son oeuvre littéraire tout en cherchant au coeur de la Russie profonde les voies du salut de son pays "plongé dans l'abîme". Le plus célèbre des écrivains russes vivants, prix Nobel de littérature en 1970, partage aujourd'hui ses journées entre l'écriture, surtout de courts récits et des poèmes en prose, et des contacts avec les représentants les plus divers de la population russe. Son rythme de vie est à peu près immuable: lever à 8 heures pour une matinée consacrée à l'écriture, jusqu'à la pause du déjeuner mise à profit pour écouter les informations à la radio. L'aprés-midi est consacrée à l'écriture ainsi qu'à la lecture de textes arrivant de toute la Russie. "Alexandre Isaïevitch (patronyme de Soljenitsyne) lit énormément de lettres et de manuscrits envoyés par des lecteurs ou des personnes préoccupées par l'avenir du pays, qui demandent conseil ou lui soumettent des idées", indique son épouse Natalia. Le soir, repas familial, avec leur fils Ermolaï qui travaille pour une entreprise américaine à Moscou. Aprés avoir regardé les informations à la télévision, Soljenitsyne se remet à la lecture, en général des livres concernant l'histoire de la Russie. "Alexandre Isaïevitch lit aussi beaucoup de revues littéraires, dans l'espoir d'y découvrir un grand écrivain russe. Il considère que la jeune génération compte des éléments prometteurs, comme Alexeï Varlamov et Oleg Pavlov". Soljenitsyne quitte régulièrement sa maison de Troïtse-Likovo, à 30 km de la capitale, pour se rendre au Fonds Soljenitsyne à Moscou, où l'attendent des visiteurs, députés ou simples citoyens, académiciens, anciens ambassadeurs ou instituteurs de province. "Alexandre Isaïevitch rencontre des personnes très différentes. Il a consacré plusieurs heures à une lycéenne de 15 ans, passionnée d'histoire. Il a revu aussi d'anciens compagnons de camp et même un ancien gardien", raconte son épouse. Soljenitsyne se tient résolument à l'écart du monde politique et médiatique mais participe aux réunions de l'Académie des sciences où il a été élu en 1997 "pour sa contribution considérable à la littérature mondiale". Malgré quelques problèmes de santé et deux infarctus, Soljenitsyne part en tournée en province quatre ou cinq mois par an pour un contact direct avec "la masse innombrable des miséreux et des spoliés", selon l'expression utilisée dans son livre La Russie dans l'abîme. Dans L'Archipel du Goulag, Soljenitsyne écrivait au nom des victimes du régime communiste. Il se fait aujourd'hui le défenseur des oubliés de la nouvelle Russie et le porte-parole de ceux qui craignent la disparition des valeurs traditionnelles, de la grandeur de la Russie et de l'orthodoxie. "Pendant ces voyages, il parle aussi bien avec le gouverneur de la région qu'avec des chômeurs, des militaires et des paysans. Il prend la parole dans les écoles, les bibliothèques, les usines et les églises", précise son épouse. Pour Soljenitsyne, le XXe siècle a été une catastrophe pour la Russie et le seul espoir réside dans un sursaut moral du peuple russe. Un espoir apparemment ténu : "Alexandre Isaïevitch est pessimiste et ne pense pas vivre assez longtemps pour voir les dirigeants qui sauveront la Russie", reconnait Natalia.

Les écrivains russes, interrogés à l'occasion de son 80ème anniversaire:

Vassili Axionov (né en 1932, vit aux Etats-Unis, Une saga moscovite): "Mes sentiments à l'égard de Soljenitsyne ont changé avec le temps. J'ai admiré le style des premiers livres. C'était une voix nouvelle dans la littérature russe pas seulement par le sujet abordé, jusque là totalement interdit, mais aussi par le mouvement de la phrase. Cette originalité a été détruite par la lutte politique qu'il a menée contre le système. Il a dû sacrifier son style inimitable. L'écrivain est devenu un journaliste politique. Je me souviens lui avoir envoyé un télégramme pour ses 50 ans. A la poste on m'a pris pour un fou, à l'époque c'était un acte suicidaire. Aujourd'hui je lui enverrai encore mes félications mais je regrette qu'il se soit fourvoyé dans le nationalisme".

Andreï Makine (né le 10 sept 1957, vit en France, Le Testament français): "J'ai découvert Soljenitsyne à 14/15 ans avec une petite édition d'Une journée d'Ivan Dénissovitch qui avait été lue par des centaines de personnes. Cela se passait en Sibérie, j'ai gardé le manuscrit une nuit. J'ai été impressionné par l'humanité qui émanait de ce proscrit, un être qui n'avait jamais auparavant été décrit dans la littérature officielle. On savait ce qui se passait mais ce qui était frappant c'était de voir un texte anti-soviétique imprimé. Soljenitsyne porte une attention très grande aux détails, je me souviens 20 ans après de la description d'une soupe de poissons mangée par les prisonniers. Ceux qui le critiquent sont des nains".

Alexandre Zinoviev (né en 1922, vit en Allemagne, L'Avenir radieux): "Je considère Soljenitsyne comme un écrivain médiocre, dont le rôle a été volontairement gonflé pendant la période de la guerre froide parce que ses oeuvres et son destin convenaient très bien à la propagande anti-soviétique et anti-communiste. Son apport à la littérature russe est proche de zéro, s'il n'est pas négatif. Ses nouveautés de langage ont abouti à une dégradation de la langue russe. Aujourd'hui, Soljenitsyne est un monument vivant sur le tombeau de la Russie et de son peuple à l'agonie".

Vladimir Voïnovitch (né en 1932, vit en Allemagne, Les aventures singulières du soldat Ivan Tchonkine): "J'ai lu Une journée d'Ivan Dénissovitch un an avant sa publication dans la revue Novy Mir, c'était en 1961, j'ai eu une impression très forte. C'était un évènement littéraire et politique d'importance mondiale. Au début, Soljenitsyne a suscité une passion unanime. Après, l'intérêt a diminué, car il s'est mis à écrire des livres épais et tristes. Son assurance extrême, son intolérance, ses idées nationalistes se sont manifestées de plus en plus. Le rôle qu'il joue aujourd'hui dans la société russe est égale à zéro car elle n'a pas besoin d'idole spirituelle".

Viktor Pélévine (né en 1962, vit à Moscou, La mitrailleuse d'argile): "Il a montré comment un homme seul peut résister face à un énorme appareil répressif mais j'ai l'impression que son exemple a été relégué au musée. A l'époque on pouvait s'opposer au KGB mais allez donc aujourd'hui mener une lutte héroïque contre des arriérés de salaire ou des coupures d'électricité".