Edgar Morin

Le 26 mai dernier, la Cour d'appel de Versailles comdamnait le philosophe sociologue Edgar Morin (84 ans), l'écrivain Danièle Sallenave et le député européen Sami Naïr pour "diffamation raciale" envers le peuple juif. Un incroyable et flagrant déni de justice rendu à la suite de poursuites engagées par les associations sionistes France-Israël et Avocats sans frontières et la pression d'une communauté juive française qui voit de l'antisémitisme partout, y compris dans les propos de ses intellectuels d'identité juive les plus érudits et les plus humanistes. Tous ceux qui, tels Edgar Morin, osent parfois critiquer — avec beaucoup de modération — la politique menée par Israël dans le conflit qui l'oppose aux palestiniens.

En cause, une tribune libre publiée dans Le Monde du 04 juin 2002 intitulée Israël-Palestine : le cancer où les co-signataires écrivaient notamment "On a peine à imaginer qu'une nation de fugitifs issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l'histoire de l'humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui et, à l'exception d'une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier" (Voir la République des Lettres du 18 mars 2004). Outre les poursuites pour "diffamation à caractère racial et apologie d'actes de terrorisme", Edgar Morin — à l'instar d'autres intellectuels comme Alfred Grosser, Daniel Mermet, Rony Brauman, Michel Wieviorka, etc, qui ne soutiennent pas aveuglement les politiques de Sharon et les exactions de Tsahal (l'armée israélienne) dans les territoires palestiniens occupés — a eu le triste privilège d'être traité de "crapule antisémite", de "renégat" et de "juif honteux" dans la presse de la communauté juive. On n'a pas manqué non plus de l'insulter copieusement sur certains sites internet communautaristes incultes où s'exprime la haine la plus débridée.

France-Israël - Général Koenig et les autres ligues juives ont été une première fois déboutées de leurs poursuites par le tribunal de Nanterre mais la Cour d'appel de Versailles leur a récemment donné raison, condamnant les auteurs de l'article à 1 euro de dommages et intérêts, à la grande satisfaction du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives). A la suite de cette condamnation ubuesque, une pétition de soutien à Edgar Morin a été lancée. Publiée dans Libération du 24 juin, elle recueille actuellement de nombreuses signatures de personnalités intellectuelles, juives ou non, françaises et étrangères qui dénoncent ces accusations scandaleuses d'antésimitisme et de terrorisme dont est victime le sociologue. La déclaration (voir copie ci-dessous) souligne que les critiques faites par Edgar Morin à la politique d'Israël sont partagées par un grand nombre d'Européens et qu'elles sont de nature humaniste. Elle rappelle aussi que "Mettre en cause le gouvernement actuel d'Israël, et même la majorité des Israéliens qui l'appuient, n'a rien à voir avec une condamnation des juifs", et estime que ce procès fait au sociologue "montre que de lourdes menaces, qui prennent souvent la forme d'intimidations, pèsent sur la liberté d'expression en France".

Cette pétition solidaire n'a évidemment pas manqué de susciter de violentes réactions dans une partie de la communauté juive qui y voit une preuve de plus de l'antisémitisme des français et des médias. C'est entre autres l'avis d'Alain Finkielkraut, toujours présent lorsqu'il s'agit d'antisémitisme imaginaire. Mais, plus grave, Edgar Morin, ainsi que ses collaborateurs et certains signataires de la pétition, reçoivent désormais des insultes et des menaces. Catherine Loridant, collaboratrice d'Edgar Morin à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) a ainsi reçu un e-mail indiquant qu'elle et "le vieux Edgar", qui "crache sur son peuple" allaient bientôt recevoir une visite "pour vous mettre les POINGS sur les i".

Edgar Morin et Catherine Loridant ont porté plainte.

Texte de la pétition publiée dans Libération :

Infirmant le jugement rendu en leur faveur par le tribunal de Grande Instance de Nanterre, la Cour d'appel de Versailles vient de condamner pour "diffamation raciale" Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave signataires d'un article intitulé Israel-Palestine : le cancer publié dans Le Monde du 4 juin 2002.

Faisant état, sur la base de faits internationalement condamnés, de la politique de répression israélienne, alors particulièrement violente, cet article s'inquiète des conséquences désastreuses de ce conflit dans le monde, notamment en France où il suscite judéophobie et arabophobie. L'article souligne avec indignation et douleur que l'expérience des persécutions et humiliations bi-millénaires subies par les juifs n'aura nullement empêché persécutions et humiliations des palestiniens.

Dans l'esprit des auteurs, cette constatation, comportait un respect de mémoire rendu à un passé de souffrance.

L'imputation de diffamation raciale s'appuie sur la façon dont, dans deux passages, extraits de deux paragraphes différents, s'était exprimée cette indignation douloureuse. Or, par principe élémentaire de connaissance et de jugement, on sait que toute phrase s'éclaire par le texte où elle s'inscrit et que tout texte s'explique par son contexte. De fait, le reste du texte confirme que les critiques s'adressent non à un peuple mais à un occupant ; une phrase de l'article lui même éclaire sans ambiguïté cette évidence : "cette logique du mépris et de l'humiliation, écrivent les auteurs, n'est pas le propre des Israéliens, elle est le propre de toutes les occupations, où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous humains".

Quant au contexte, les auteurs de l'article sont connus pour être, dans leurs personnes et leurs écrits, des ennemis de tous les racismes et de toutes les discriminations. Edgar Morin est internationalement reconnu comme un humaniste ayant toute sa vie condamné toute forme de déni d'autrui. Sami Naïr et Danièle Sallenave sont également connus pour les combats politiques et intellectuels qu'ils ont menés contre toutes les formes de discrimination.

C'est pourquoi :

- Nous nous élevons contre une pratique de lecture qui isole un fragment de texte du texte lui-même et de son contexte. Cette méthode a conduit à imputer aux auteurs une position qui est exactement contraire à leur intention.

- Nous nous inquiétons légitimement de toute mesure qui tend à réduire la liberté de critique à l'encontre de la politique d'un Etat quel qu'il soit. Nous craignons que la sanction d'un antisémitisme imaginaire ne contribue à l'expansion néfaste de l'antisémitisme réel.

- Nous exprimons notre profonde préoccupation face à un jugement sanctionnant un article qui plaide clairement, à travers une analyse équitable et complexe, pour la paix et la fraternité entre les protagonistes de la tragédie israélo-palestinienne.