Antonio Tabucchi

L'affaire serait sordide. Un cadavre décapité dans un bois, un journal à scandale qui dépêche sur place un reporter, l'évocation des tripes de Porto et de la chaleur humide de la vieille cité portugaise... On croit sombrer à chaque ligne dans le polar noir, et soudain nous voilà surpris par une profonde réflexion littéraire ou métaphysique, ou par le comique de conversations conflictuelles que le reporter Firmino éhange avec le patron de son journal. Quel génie des dialogues! Tantôt extrêmement subtils sur des sujets aussi graves que la torture, ponctués de "Vous comprenez le concept?", tantôt faisant avancer l'enquête, pragmatiques, efficaces et pleins d'humour, tantôt quotidiens ou nostalgiques, lorsque les personnages s'abandonnent à leurs sensations présentes ou à leurs souvenirs, mais alors, triviaux ils sont drôles, émouvants ils sont pudiques.

C'est la petitesse des moyens matériels de Firmino, contrastée avec sa passion intellectuelle, qui nous le rend drôle et sympathique: l'argent du mois qu'il faut soigneusement compter, son bureau-cagibi sans fenêtre, les pensions sinistres où il doit séjourner d'habitude, et en contre-jour, l'étude amoureuse des écrivains Vittorini et Lukacs, le doux rêve d'écrire un essai littéraire sur le néo-réalisme portugais, celui de devenir grand journaliste cosmopolite pour un magazine parisien... Au sortir de ces rêves, Firmino file à son journal, L'Acontecimento, "Ce que le citoyen doit savoir", est-il un journal d'information politique et sociale? non, c'est une feuille de choux qui vit de scandales, d'horreurs et de mystères, qui publie sur quatre pages les photos d'une tête atrocement coupée... Pourtant, confrontés à l'affaire, Firmino et son journal vont ici faire preuve d'humanisme et d'efficacité. Oui la presse est puissante, et tant pis si ses voies manquent de délicatesse. L'enquête de Firmino, partie du témoignage d'un vieux gitan, encouragée par les attentions de Dona Rosa, et brillamment soutenue par l'avocat Loton, va devenir une quête, une lutte pour la justice et la défense des droits de l'homme.

L'avocat Don Fernando (surnommé Loton par une curieuse référence cinématographique) est issu d'une famille d'aristocrates mais se place du côté des démunis et des exclus. Est-ce l'expérience du monde qui a fait de lui un humaniste, ou l'érudition et la réflexion, l'amenant à renverser le sens de l'Histoire? Sa conception se fonde sur la philosophie du droit de Hans Kelsen et sa théorie de la Grundnorm. Voilà peut-être le mot clef du roman. La "Grundnorm", la Norme fondamentale est l'idée théorique au nom de quoi les hommes perpétuent toutes sortes de crimes dont les victimes sont d'abord les marginaux. D'où la mise en scène de quelques exclus sympathiques (Manolo le gitan, la prostituée battue, le travesti), face aux trois grandes instances du pouvoir: la presse, la justice et la police.

Notre avocat, défenseur de la veuve et de l'orphelin, a donc choisi d'agir concrètement en plaidant au tribunal. Et sa théorie pénètre dans l'action, devient l'action: son discours de défense est souvent abstrait et fondé sur des exemples et des références historiques et littéraires mais c'est de là qu'il tire sa force et son influence. Firmino aussi est en proie au même tiraillement entre action et intellect. A Porto, il est au coeur même de l'action, du mouvement, mais ne cesse de rêver à l'essai littéraire qu'il écrira peut-être un jour... Pour ces deux personnages aux prises avec le réel, la victoire implique d'abord de "saisir le concept". La métaphysique est dans la rue, dans l'arène. C'est à travers ces voies abstraites qu'avocat, journaliste et écrivain, peuvent lutter contre la bourgeoisie toute puissante et la corruption. Un roman a-t-il autant de poids et d'influence qu'un engagement dans la réalité? Si oui, alors le récit de ce fait divers, à travers l'émotion que Tabucchi nous fait partager, serviront à ce que la barbarie au nom de la Norme, du pouvoir ou du profit, disparaisse... C'est un peu utopique, mais... vous saisissez le concept?