Benjamin Fondane
Benjamin Fondane

Le poète et philosophe Benjamin Fondane avait préparé un discours important pour le Congrès international des écrivains antifascistes qui s'est tenu à Paris en 1935, mais il ne l'avait pas prononcé parce que cette réunion, régentée par les staliniens, lui avait parue dès le début comme un meeting de propagande où les slogans et les mots d'ordre venus de Moscou remplaçaient la liberté de penser. Ce discours inédit vient d'être publié par les éditions Paris-Méditerranée, accompagné d'une préface substancielle de Louis Janover portant sur la confrontation de l'esthétique marxiste revue par Staline et Aragon et celle de Fondane et de Breton.

L'essai de Fondane est une critique profonde des théories de Karl Marx et de ses épigones sur l'Art, auxquelles il reproche d'utiliser les mêmes procédés d'analyse pour deux classes aussi différentes que les ouvriers et les intellectuels, de donner la primauté à l'économie sur la pensée, de faire de la vie de l'esprit un simple reflet du social et de nier l'importance de l'individuel et de l'irrationnel dans la création artistique. En professant que l'intellectuel et l'artiste reçoivent leurs idées de l'activité économique, les marxistes ont dépouillé les créateurs de toute autonomie et sont passés à côté de la nature de l'Art dont l'inspiration jaillit des "passions profondes de l'homme", alors que les faits sociaux ne relèvent que des "passions de surface". Aux théories marxistes, Fondane a opposé une esthétique fondée sur la liberté totale et l'anarchie lyrique, estimant que l'éthique et le social, avec leurs interdits, ne contribuent qu'à refouler la part essentielle de l'homme. L'Art authentique, selon lui, "au lieu de refouler, libère, il fait revivre par le spectateur ou le lecteur d'abondantes sensations sadomasochistes et par là, le décharge d'un énorme potentiel d'agressivité innée". Ce bel essai, toujours d'actualité, montre que seul un Art détaché de toute idéologie et de toute morale peut contribuer à une véritable libération de l'homme.