Serge Doubrovsky
Serge Doubrovsky

Lecteur, je te parle en lecteur, rien de plus. Et comme un joueur qui passe un bon tuyau à l'autre, je voudrais te souffler "Serge Doubrovsky". Cet homme surprend mes préventions. A priori j'attends très peu d'un professeur de littérature dans une université new-yorkaise. Au mieux, quelque savant dépiautage à la mode critique du moment. Doubrovsky n'a pas failli et son Corneille ou la Dialectique du Héros (Gallimard,1964) hante toujours les khâgnes. Mais son titre de gloire,c'est ce qu'il a nommé d'un astucieux néologisme son"autofiction". Son sujet c'est lui, sa vie, son oeuvre. C'est celui qu'il connaît le mieux et qui lui tient le plus à coeur. Fiction parce qu'il ne s'agit ni d'un journal, ni de mémoires linéaires mais du temps subjectif de la conscience. On ricoche des années 80 aux années 40, de New York à Paris, d'un voyage, d'une femme, à l'autre; et ces zigzags, ces allers-et-retours n'ont rien de fortuit, de désordonné, ils dupliquent nécessairement la répétition ou la différence des situations, qui se rappellent, se comparent sans cesse, qui inlassablement se réordonnent et cherchent des liens, pour faire de nos vies, justement autre chose qu'un peu de bruit et de fureur. Ceci dit pour les étudiants. Doubrovsky n'est pas Faulkner, ni Joyce, ni Proust, ni Céline. Mais qui se hisse à ces altitudes en cette fin de siècle ? Il faut bien lire un peu. Autre chose que les grands.En vrai pro de la littérature, Doubrovsky a assimilé tous les procédés le courant de conscience, l'écriture sans ponctuation, effets d'écho, calembours, allitérations, qui servent à point son propos, le rendent efficace, expressif. Et ce propos quel est-il ? On l'a dit,il s'agit de la chronique d'une vie. Tentez cette expérience, procurez-vous les romans de Doubrovsky, et lisez-les à la file. Côté documentaire, vous entrerez dans les coulisses de l'université: ambitions de profs, courses de mandarins, "publish or perish", etc. Avec son coup d'oeil et son tonsardonique, Doubrovsky aurait fait un excellent nouveau journaliste. Et l'on jubile en suivant son analyse, ses tirades freudiennes, ses démêlés épiques avec ses femmes, ses maîtresses, ses élèves. Et puis dans L'après-vivre, son dernier livre, le récit d'une petite annonce de sexe publiée dans le Nouvel Obs, son passage à Apostrophes ou ses visites chez les docteurs pour soigner une érection défaillante. On jubile comme chaque fois qu'on ose se dire la vérité, la triste vérité, celle qui n'est pas bonne à dire, et qu'elle se dit avec gouaille et intrépidité. Mauvaise joie ? Mais dès que le ton devient sentimental,larmoyant, comme à la fin du Livre brisé, ou lorsqu'on parle "d'elle" dans L'après-vivre, je me sens gêné pour Doubrovsky. Dites qu'il vous faut une femme. Qu'elle vous tient. Qu'elle vous lâche si vous n'en faites pas un portrait "compréhensif". Ou ne dites rien, on comprendra. Mais ne dites pas: "D'une voix triste, elle a dit, les jets d'eau retombent toujours. J'ai dit, oui, mais ils reviennent. Elle a répété, ils retombent toujours". J'ai connu à Chambéry une prof de français, célibataire et mûrissante, à qui cela plaira beaucoup. Vous finissez avec l'autofiction de Doubrovsky (Y aura-t-ilencore un post-scriptum), et malgré tous les moments d'hilarité vous sentez de la mélancolie. Alors c'est tout ? C'est toute une vie ? Une enfance ravagée par la guerre, toute cette terrible monotonie américaine et universitaire - et comme cela file vite ! Bien sûr il faut du courage pour scruter son désastre quotidien. Doubrovsky a eu l'héroïsme de le ressasser depuis trente ans qu'il écrit son autofiction. Son oeuvre est son salut. Si elle lui était absolument nécessaire, s'il lui fallait s'écrire ou s'étouffer, elle ne se discute même pas. Mais son ambition est plus haute: "... longtemps j'ai écrit pour vivre, maintenant je vis pour écrire, je sais que je vais disparaître, je veux subsister dans mestraces..." Ce sera difficile. On se souvient de Christophe Colomb et de Neil Amstrong, mais pas du deuxième pilote à avoir débarqué en Amérique ou sur la lune. Il n'y aura pas d'avant et d'après Serge Doubrovsky en littérature. "L'autofiction" n'y suffira pas. "... et si j'ai forgé le mot je n'ai pas inventé la chose, Colette, Céline, des myriades moins illustres qui s'y sont essayés avant moi..."