Varlam Chalamov

Dans un territoire tout près du cercle polaire, à Kolyma, bagne de l'Extrême-Orient soviétique, un détenu peine à chasser un canard sauvage qui se reposait dans les trous glacés d'une rivière. En courant après lui d'un trou à l'autre, l'homme laisse sa pensée en proie à ses désirs les plus chers. Il pense d'abord au plaisir de manger: s'il pouvait bouillir le canard, ou le cuire au four, ou au moins s'il pouvait le jeter dans le feu... Finalement, puisqu'il n'arrive pas à le chasser, il se pose la question de son inadaptation à la vie. Il est sidéré: personne ne lui avait montré comment il fallait chasser un canard. Et sa vie même dépendait de ce canard. Les détenus de Sibérie survivent comme ils peuvent. Le médecin Kuzmenko joue aux échecs avec des pièces faites de pain imprégné de salive et solidifié. Il lui manque deux pièces qui ont été dévorées par le sculpteur Kulaghin pris d'une crise de folie provoquée par la faim. Kolea Rucikin se mutile lui-même afin d'obtenir un séjour de deux semaines à l'hôpital. D'autres, des paysans, des intellectuels, un ex conseiller de Kirov, un chef de brigade, un ex colonel, "les amis du peuple" (le surnom des détenus de droit commun) et les "ennemis du peuple" (les détenus politiques) sont tous déjà morts, raconte Varlam Chalamov dans Récits de Kolyma". Dès ma première minute d'emprisonnement il m'apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d'aucune erreur, et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l'histoire russe des dernières années", écrit Chalamov dans une notice autobiographique de 1964.

Après la chute du rideau de fer, le marché littéraire des pays de l'Est a été submergé par une quantité massive de textes sur l'univers concentrationnaire écrits par les dissidents anticommunistes. Du jour au lendemain, des centaines et des milliers de gens se sont réveillés "Héros". Beaucoup se sont sentis obligés de raconter tout ce qui leur était arrivé et ont produit une telle quantité de témoignages que le public a fini par s'ennuyer. Celui qui a collaboré avec le pouvoir communiste se sent complexé par cette littérature de l'héroïsme et de la résistance. Les autres, qui ne se sont pas offert l'occasion de manifester leur révolte, se sentent aujourd'hui frustrés d'une expérience capitale. Le livre du dissident roumain Nicolae Steinhardt, moine d'origine juive converti à l'orthodoxie dans la prison où il fut envoyé pour un délit imaginé par les communistes, s'appelle Le journal du bonheur. Après l'avoir lu, le lecteur a presque envie de passer par une telle expérience, de se confronter à l'extrême négation de la vie par défi personnel. D'où vient cette sorte de fascination de l'héroïsme et de la douleur? Serait-elle l'effet d'une esthétique inscrite dans le témoignage littéraire? Soljenitsyne lui-même a eu cette tentation de transformer la provocation du destin en littérature. L'écriture littéraire peut rendre supportables les souvenirs douloureux des tortures que l'on a supportées dans les prisons communistes. "Il s'agit ici d'une vérité particulière, la vérité de la réalité. J'en voudrais faire un morceau de prose de l'avenir... L'écrivain écrit dans la langue de ceux au nom desquels il écrit. S'il connaît trop bien le sujet, il risque cependant de n'être pas compris de ceux pour lesquels il écrit. Il les trahit, il passe du côté de sa documentation. C'est dans la vraisemblance que la littérature de l'avenir puisera sa force". Voilà le manifeste d'un Varlam Chalamov anti-littéraire. Il a réussi la performance qu'il s'était proposée: échapper à la mythologie du héros tout en préservant sa distance d'écrivain. Pour rien au monde on n'a envie de partager la vie des détenus de Kolyma. Pour ce qui est de la littérature, l'écrivain n'éprouve qu'ironie amère. Par contre, Chalamov observe chez le prisonnier, à côté des besoins fondamentaux, la soif presque physiologique de poésie. Le prisonnier situe le langage à la limite biologique de l'homme. La littérature elle n'est plus possible. Il en reste seulement le document d'une vie personnelle. C'est le grand pari de Chalamov qui écrit à Soljenitsyne: "Chacun de mes récits est une gifle donnée au stalinisme et, comme toute gifle, elle est soumise aux lois de nature purement musculaire". Il décrit le camp comme une expérience totalement négative: "L'homme ne doit ni savoir, ni même entendre parler du camp. Personne n'est devenu plus bon ou plus fort après en avoir fait la connaissance. C'est une expérience négative, une école négative qui corrompt tout le monde: les commandants et les détenus, les soldats et les spectateurs, les passagers et les lecteurs de littérature", affirme-t-il. Chalamov met en évidence que l'expérience du camp mutile la victime et le tyran en même temps, le héros comme le gardien. Selon lui, il faut la prendre comme une expérience du mal, non pas comme une tentation à l'héroïsme ou une victoire du bien. C'est une expérience toute personnelle qui ne peut être ni confisquée par le discours anti-totalitaire, ni maquillée par des moyens esthétiques. "Moi, je suis le narrateur de ma propre âme", écrit Chalamov. Et de de rajouter: "Rien de plus". Varlam Chalamov est mort le 17 janvier 1982, aveugle et sourd, dans un hôpital psychiatrique de Moscou.