Théo Angelopoulos

De plus en plus, ces grands poètes de l'image de notre temps que sont les cinéastes européens hantent les villes détruites ou oubliées — Wenders à Berlin, à Lisbonne, Angelopoulos à Skopje, Bucarest, Sarajevo, — à la recherche d'une cohérence, d'une innocence ou d'une bobine de film perdues.

Ainsi, en défendant et en se faisant protagonistes magiques de la survie du cinéma européen, ils se font en même temps gardiens des archives de notre mémoire, celle de nos modes de vie en voie d'érosion ou de réduction, et même de notre culture, au sens large, non privatisée et élitaire. Tout en se faisant les ardents défenseurs de nos héritages, de notre spécificité, et les arpenteurs inlassables de l'archéologie de nos tragédies, ils ramènent au premier plan la question de l'écriture de cette mémoire, renouant avec la souveraine liberté des grandes voix de la littérature. Ainsi, après un long détour — l'exil américain de Wim Wenders — la spécificité du cinéma européen se révèle paradoxalement être son rapport à ce qui lui est antérieur ou extérieur, le théâtre, l'art et la littérature.

Théo Angelopoulos est un de ceux qui ont porté le plus loin cette quête éperdue du récit des origines. En ce sens, son Regard d'Ulysse correspond merveilleusement, ou entretient une secrète connivence, avec Lisbonne Story de Wim Wenders. Mais le film d'Angelopoulos — même si celui-ci a gardé cet art épiphanique de faire ressurgir le mythe au revers de la réalité la plus banale et la plus cruelle — est empreint de mélancolie et de sombres pressentiments. Il ouvre sur un constat: la disparition d'un monde. Non seulement, ce qui serait désormais en quelque sorte naturel et dans l'ordre des choses pour un créateur de sa génération, le monde de l'enfance et de la jeunesse, mais celui des espérances et des mirages radieux d'un siècle qui en finissant voit le passé s'abattre triomphalement sur les ruines de l'avenir. Il s'agit donc d'une sorte de veillée funèbre d'une lucidité impitoyable sur les illusions perdues, en même temps qu'une katabase, une descente aux enfers, au coeur noir de ce pays des Cimmeriens que sont redevenus les Balkans par la grâce et surtout avec la complicité des nations occidentales. Mais au-delà de ce constat désolé et glacial, cette confrontation avec le retour lamentable de tous les intégrismes, avec toutes les haines et les ressentiments anciens patiemment thésaurisés et filés par les infatigables Parques (dont le cinéaste-chercheur tente désespérément de retrouver la trace des ourdissements à travers sa quête de trois bobines perdues, filmées par les premiers témoins cinématographiques de l'imbroglio balkanique au début du siècle encore neuf), au-delà donc de la neige, de la boue et de la nuit, de l'errance perpétuelle et des tracasseries douanières, il y a les retrouvailles avec les sources et les ressources du récit originel; il y a Calypso, Circé et Nausicaa, une et même; il y a l'histoire de la folie et des errances humaines mille fois à recommencer; il y a au coin d'une rue ou à une descente de train, la fulgurance de la beauté immortelle, le mythe à rencontrer.

Car si des cinéastes tels qu' Angelopoulos ou Wenders hantent désormais les villes marginales, divisées, abandonnées ou en ruines, ce n'est nullement, on peut en être sûr, par nostalgie d'une grandeur passée, par mélancolie d'un passé défunt. C'est parce qu'il y va d'une question de civilisation, d'une civilisation, la nôtre, menacée de toutes parts, en danger de mort. D'un thrène sur une Europe peut-être déjà défunte, malgré toutes les déclarations lénifiantes des politiques (qui le savent mieux que quiconque). D'une Europe sous pression où la déchirure mortelle de Sarajevo peut demain se généraliser, se répandre comme une peste de dégénérescence définitive. D'une Europe où sous la façade, la croûte fragile et irisée d'un mode de vie, d'une prospérité, de consensus sociaux et nationaux qu'en bien des lieux — en haut, ou ailleurs ! — on considère comme indus ou nullement indispensables, sous le rictus d'un optimisme de rigueur que renouvelle surtout la célébration obligée de la marchandise, du jour au lendemain peut ressurgir le cortège lamentable des spectres du passé. Les spectres de la haine, de la xénophobie, de la division toujours promptes à accourir au sifflet des démagogues. Les démons de la mauvaise mémoire que d'aucuns appellent Histoire: intérêt et identité nationaux, mission et grandeur historiques, pureté de langue, de race, de religion, purification ethnique: toute la boîte de Pandore des salauds et la panoplie des démagogues qui attendent leur heure. Toute une façon périmée et surannée de penser la politique et les mécanismes du pouvoir qui n'en finit pas d'être à l'ordre du jour, y compris chez les hommes de bonne volonté. Tout un éternel refus de bien écouter le récit fébrile du naufragé des origines.

En quittant la salle de cinéma et en traversant les rues aux lumières rutilantes, aux terrasses de café rieuses, on le sait — on le voit, au sens proprement hallucinatoire. Derrière les lumières de la ville, derrière la séduction chatoyante des corps, des modes, des musiques, des écrans et des moyens de distraction en perpétuel éveil, il y a les façades éborgnées, la banalité du mal et des cadavres, il y a le spectre européen de Sarajevo. Il y a l'Europe spectracle. Il y a tout ce qui se prépare avec une énergie et une innocence épouvantables, que décuplent les conquêtes de la vitalité et les progrès de la technique.

Mais il y a aussi autre chose: Il y a le formidable sursaut des créateurs et des intellectuels européens, à l'instar de Wenders et d'Angelopoulos, qui ont décidé de s'opposer de toutes leurs forces à ce qui se passe. Qui sont peut-être en train d'être entendus et d'avoir gain de cause. Il y a, peut-être à cause de l'excès, de l'extrêmisme, de l'horreur mêmes de ce qui se passe, de ce qui s'est passé trop longtemps devant les yeux ébahis des nations, avec la complicité des nôtres, la naissance enfin d'une prise de conscience, d'une dynamique, d'un mouvement de révolte proprement européens — d'une res publica littéraire et artistique internationale qui réellement se dessine.

Il est grand temps de sauver ce qui peut être sauvé de l'âme de l'Europe.

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• Théo Angelopoulos, Le regard d'Ulysse, avec Harvey Keitel et Maia Morgenstern.

• Wim Wenders, Lisbonne Story, avec Rüdiger Vogler, Patrick Bauchau, Manoel de Oliveira et el groupe Madredeus.