Daren Aronofsky

Avec Pi, Darren Aronofsky, jeune cinéaste américain, signe de manière prometteuse un premier film singulier, une réflexion sur le pouvoir et la poésie des mathématiques, dont l'atmosphère, empreint d'étrangeté et de surréalisme, lui a déjà valu d'être comparé au David Lynch de Eraserhead. Comme le film de son aîné, Pi a été tourné en noir en blanc et il émane de cette première oeuvre une ambiance onirique, souvent perturbante, qui renvoie par certains aspects à l'esthétique des films de Fritz Lang ou Murnau. Pi arrive de surcroît sur les écrans de France auréolé d'une légende comme l'apprécie une industrie cinématographique gagnée par la démesure des budgets: en effet, loin des productions à multiples zéros, le film a été réalisé pour 60.000 dollars (360.000F/54.000 euros). Une somme que le réalisateur — ancien étudiant en sociologie à l'université d'Harvard — a pu réunir grâce à la générosité d'amis et parents ayant investi chacun 100 dollars, contre la promesse (depuis tenue) d'en récupérer 150 si le film marchait. Le succès, toutes proportions gardées, de ce coup d'essai (couronné en 1998 par le Prix de la mise en scène au festival de Sundance) garantit d'ores et déjà au cinéaste qu'il n'aura pas besoin de faire appel à la charité des siens pour mener à bien son prochain projet.

Pi, le symbole du plus ancien problème mathématique sur lequel se sont échinés des générations d'élèves, raconte la quête d'un mathématicien, Max Cohen (Sean Gullette), persuadé que le nombre infini est la clé du mystère du monde. Coupé de ses émotions, perdu dans sa poursuite enfiévrée de Dieu à travers la table de Pythagore, Max Cohen traque la formule magique, s'enfermant progressivement dans un monde obsessionnel où le quotidien a des allures de fantastique. Le savant fou est sujet à des accès de migraine tenace contre lesquels il ne peut rien. L'obsession est telle qu'un futile mal de tête ne saurait entraver sa quête. Religieux et hommes d'affaires tentent de dérober la formule magique mise au point par le génie: les premiers parce qu'ils pensent que Cohen a percé le mystère de la Kabbale, les seconds parce qu'ils espèrent bien pouvoir faire fortune avec ce système qui permet de pénétrer les secrets de la finance. Et tout génial qu'il soit, le brillant esprit est peu de chose face à de telles convoitises, attisant encore un peu plus son angoisse.

Tourné en 16 mm, le film de Darren Aronofsky place le spectateur au centre d'un rébus métaphysique qui sollicite sans cesse ses neurones et ses sens dans l'espoir de résoudre la diabolique équation. Il offre en sus un regard sur l'univers des mathématiques qui réconciliera peut être ceux que les mystères de l'algèbre ont toujours laissé de marbre.