Al-Manar
Al-Manar

A l'évidence le gouvernement français n'en a pas fini avec la chaîne libanaise Al-Manar qu'il vient d'interdire sous la pression d'une violente campagne politique et médiatique menée par les organisations juives françaises. Cette chaîne satellitaire proche du Hezbollah chiite libanais qui était jusqu'alors peu connue et peu diffusée hors des pays arabes se trouve désormais érigée en symbole et martyr de la censure après son interdiction totale en France, en Europe et aux Etats-Unis.

Le CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) a obtenu du Conseil d'Etat la résiliation de la convention signée une semaine plus tôt avec Al-Manar en raison de ses programmes jugés "antisémites" et des ses "incitations à la haine et à la violence". La chaîne n'aurait-elle diffusée que les dessins animés de Walt Disney qu'elle aurait sans doute subi le même sort tant certains élus et journalistes se sont acharnés à la discréditer dès l'annonce de son conventionnement, comme s'il n'avaient jamais écouté de programmes télévisés politiques arabes. De Julien Dray (Gauche) à Pierre Lellouche (Droite), nombreux étaient ceux qui avaient en effet promis qu'ils feraient tout pour créer au plus vite les opportunités nécessaires à l'interdiction de cette télévision farouchement anti-sioniste. Hormis l'organisation Reporters Sans Frontières, bien isolée, qui a osé avancer que censurer un média n'était jamais une bonne solution, la presse française n'a dénoncé ni la censure, ni l'hypocrisie ambiante, ni l'excès de pressions, ni l'assimilation sommaire de journalistes à des terroristes, et à peine la palinodie des autorités politiques françaises sur le sujet. Al-Manar a essayé pour la forme de faire valoir ses droits, s'engageant à réformer ses programmes, puis s'est exécutée sans rechigner après l'ultra-rapide décision du Conseil d'Etat, en renonçant d'elle-même à émettre sur l'Europe via le satellite d'Eutelsat.

Les Etats-Unis, s'apercevant soudainement que cette télévision pro-palestinienne était également diffusée sur leur territoire, se sont du coup empressés de l'interdire aussi, la classant directement du jour au lendemain sur leur liste d'organisations terroristes. Exit donc Al-Manar du côté occidental si soucieux de ses "valeurs" et de sa "lutte contre l'antisémitisme", comme l'a martelé le premier ministre Jean-Pierre Raffarin au milieu du concert anti-Al-Manar.

Soucieux de certaines valeurs mais oublieux d'autres, clame désormais la martyre Al-Manar et les opinions arabes qui voient dans cette interdiction le même traitement que celui accordé au conflit israélo-arabe, c'est-à-dire deux poids deux mesures. La direction de la chaîne dénonce l'interdiction dont elle fait l'objet, qualifiant la décision américaine de "Terrorisme intellectuel". "La qualification d'Al-Manar d'organisation terroriste par les Etats-Unis n'est que l'inauguration d'une nouvelle ère. Celle de réduire au silence, au nom de la lutte contre le terrorisme, de toute voix ou média qui ose critiquer Israël et qui prend fait et cause pour le peuple palestinien", indique-t-elle. Elle se dit aussi choquée par l'attitude de la France, pourtant jusqu'alors reconnue comme le pays des droits de l'Homme et de la liberté d'expression. Selon son directeur "la décision française a été prise sous la pression du lobby israélien et le CSA a raté là une occasion de faire dialoguer les cultures". Pour la presse libanaise, l'objectif est clairement que tous les médias exprimant une opinion pro-palestinienne soient interdits de diffusion car "ils veulent qu'il n'y ait qu'un seul son de cloche: celui d'Israël" (As-Safir). Le ministre libanais de l'Information indique lui qu'il s'agit d'une "tentative de faire taire toute voix qui s'oppose à Israël, en la qualifiant de terroriste".

Par solidarité, et en attendant d'autres éventuelles mesures de rétorsion — gouvernementales ou privées — actuellement envisagés dans plusieurs pays arabes contre les médias français et américains, une cinquantaine d'opérateurs viennent d'interrompre la diffusion au Liban de la chaîne de télévision francophone TV5. Par ailleurs, en France même, la communauté arabo-musulmane ne va pas manquer désormais de profiter de la brèche ouverte sur le plan juridique par la décision d'interdire aussi brutalement Al-Manar. Plusieurs voix militantes ont déjà fait remarquer que certains médias juifs français ne manquaient pas de diffuser eux aussi des propos susceptibles de tomber sous le coup du racisme ou de l'appel à la haine et à la violence. La boîte de Pandore des recours communautaristes devant le CSA est ouverte.