Jean-Marie Le Pen
Jean-Marie Le Pen

Slobodan Milosevic est un menteur, un boucher. N'en déplaise, nous le savons de façon à peu près certaine maintenant. Bien sûr, à l'en croire, lui aussi est blanc comme lys, innocent comme l'agneau, rien que l'héroïque défenseur des petits, des sans droits, des laissés pour compte de l'Histoire, âme damnée des seuls forfaits indéfiniment excusables d'un peuple de victimes. Les peuples de victimes, par définition, ne peuvent commettre de crime. D'ailleurs leurs chefs n'en donnent jamais l'ordre. Puis les crimes ont lieu, plus ou moins à leur insu. Mais qui peut se permettre de juger, ou même de se prononcer sur un crime qui n'a pas d'auteur ? Un crime, aussi monstrueux et inhumain soit-il, dont personne n'est l'auteur, sauf peut-être quelques sous-fifres dévoyés dont vous ignorez tout, quelques "extrémistes" qui ont échappé à votre contrôle, peut-il vraiment avoir existé ? Un tel crime n'était-il pas parfaitement destiné à devenir un autre "Détail de l'Histoire" ? C'est ce qu'on a pu appeler la "dénégation au bénéfice du doute". Ou par ailleurs, Négationnisme, tout court. C'est une technique bien rodée. Pourtant, nous le savons désormais : Slobodan Milosevic, cet homme avec lequel on conversait dans les salons lambrissés et qu'on saluait d'une tape sur l'épaule dans les conférences internationales, est un boucher, le complice, le commanditaire de meutes de tueurs systématiques, de "chiens enragés" (Le Général Morillon, au TPI), le fauteur principal d'atroces crimes de masse. Il aura beau s'époumoner, haranguer, essayer d'intimider ses témoins à charge, il aura beau tenter de se transformer — d'accusé misérable en procureur général, de bourreau des peuples en porte-parole des victimes de l'impérialisme — la multitude des massacrés, des suppliciés, des violées, des déportés, pardon, des populations déplacées de force, l'attendront inlassablement désormais devant la porte du tribunal où il a la liberté de pérorer, se lèveront toujours plus nombreux les uns après les autres pour l'accuser silencieusement dans la salle d'audience même. Bien sûr, il est verrouillé dans son système d'auto-justification tragique, au point de ne pouvoir rien ressentir de l'immense souffrance que sa fuite en avant vers l'ivresse du pouvoir a causée. Cependant, désormais le monde entier aura toujours davantage le loisir de constater à quel point c'est un menteur. Plus il accusera les autres de ses propres forfaits, plus il s'en lavera les mains, plus il s'enfoncera. Ce dont il ne se rend sans doute pas encore compte lui-même est que désormais ses mensonges et ses demi vérités ne feront que le perdre de façon toujours plus sûre. A force, il finira par en fournir lui-même les preuves tangibles et circonstancielles qui, à l'heure qu'il est, font encore partiellement défaut.

Le procès Milosevic met à jour un drame à la Sophocle où un fils mal aimé ou abandonné par des parents suicidaires s'allie de toutes ses forces aux plus mauvais démons d'un peuple en proie à la névrose victimaire. Pour se faire aimer, pour être reconnu, il se fait Sauveur. Enfin, c'est là une possible version des faits. Car désormais, grâce aux travaux obscurs et patients du TPI, en les personnes surtout de trois grandes bonnes femmes qui n'ont pas hésité au long des années à dévisager Créon en son incroyable puissance de mensonge, de manipulation, de violence organisée à grande échelle, les faits commencent enfin à être un peu connus dans leur véritable lumière. Donc le champ de l'interprétation s'ouvre. Quelques soient les dangers politiques immédiats dans la région, il fallait porter la fine lame du scalpel de la justice dans la plaie restée infectée de noir ressentiment des Balkans. Il fallait dévisager Créon, affronter le Minotaure. C'est désormais fait ou entrain de se faire, grâce très notamment à Mary Macdonald, Louise Arbour, et maintenant l'intrépide Carla del Ponte. Il fallait juger Milosevic, même si c'est une entreprise dramatique et périlleuse, voire herculéenne, même si il n'y a pas si longtemps c'était là chose impossible entre toutes dont on disait qu'il était préférable de ne pas se permettre même d'en rêver. Les gens qui hantent les salles lambrissées, qui sont admis avec un clin d'oeil de connivence dans le jeu médiatique surexposé de la diplomatie internationale, se font rarement, très rarement juger. Même avec du sang sur les mains, ils sont indispensables à trop de monde. Ils savent trop de choses dont on préférerait surtout ne pas discuter. Et puis il ne faut pas prendre le risque de se mettre à dos un peuple de victimes, de l'enfoncer encore davantage dans son insondable névrose victimaire, en faisant de son sauveur lui-même une super-victime. On connaît cet air-là, n'est-ce pas ? Mais ce risque, on l'a pris contre vents et marées, et maintenant on commence à y voir plus clair.

Il faut juger Le Pen. Ce n'est pas encore Milosevic, mais il peut — lui, ou quelques uns de parmi ses futurs acolytes — le devenir. La France de Le Pen n'est-il pas également un immense réservoir de ressentiment, une étrange part d'ombre au coeur du soleil, un abcès jamais crevé ? Ne les accumule-t-il pas tous, les ressentiments: la Vendée, l'Affaire Dreyfus, Vichy, la Guerre d'Algérie ? Et j'en oublie. C'est sans doute ce qui lui permet encore en 2002 de miser si gros sur une hypothèque de haine jamais levée que même les autres partis d'extrême-droite de l'Europe, sincèrement repentis ou seulement en quête de respectabilité (du moins pour l'heure), ne veulent pas trop s'associer à lui. Comment cela est-il encore possible au pays des Droits de l'Homme, patrie de la Constituante, de Montaigne, de Voltaire, de l'Abbé Grégoire, de Victor Hugo ? Nous sommes, paraît-il, au XXIe siècle, et il y a en France, patrie de tant de lumières, de tant de vérités, de beautés, de conquêtes scientifiques immortelles, un homme, candidat à l'élection présidentielle au deuxième tour, qui nous a parlé, qui parle encore devant la face du monde de "camps de transit", de" trains spéciaux" pour les" étrangers", les" sans papiers" ! Qui du foyer même des Lumières répand la peste brune en Europe. Combien de fois cet homme public ne s'était-il pas déjà rendu coupable d'incitation aggravée à la haine raciale ? Qui, de peur qu'on l'oublie ou que les siens mêmes s'en détournent, ose récidiver encore en trouvant l'occupation nazie, qui a déporté et génocidé les juifs de france et d'europe, mais aussi les tziganes et les homosexuels "pas particulièrement inhumaine" ! Qui ose insulter une justice qui enfin se réveiile, au seul motif qu'elle répugne à être à sa botte.

Qui peut ignorer, qui peut oublier la perversité de ses paroles antisémites à l'Heure de Vérité, ses déclarations de foi en l'inégalité des races, ses insultes raciales ouvertes ou (à peine) insidieuses, ses agressions verbales et physiques inexcusables, y compris contre un député femme sans défense devant les caméras du monde, ses visites quasi-officielles chez Schönhuber, Saddam, Seselj et autres ultra-nationalistes serbes en plein conflit ? Il est vrai que tout cela lui a valu quelques critiques dans la presse et des condamnations si indulgentes (pour ne pas dire complaisantes) que c'est déjà comme si cela n'avait pas eu lieu. D'ailleurs plus personne n'en a trop parlé dans une campagne présidentielle dont on se souvient encore un peu, parmi les journalistes, ou les hommes politiques adverses, comme si ce fut soudainement devenu du plus mauvais ton. Comme si c'était tabou, comme si le non-dit, justement à force d'être tu, de ne pas être officiellement prononcé, exorcisé et condamné, devenait soudainement à nouveau une puissance irrésistible. Comme si la France était encore prisonnière du non-dit, ne voulait pas se retourner à l'heure critique pour regarder en face sa part d'ombre. Tout cela ne méritait-il pas déjà au moins une condamnation sine die à l'inélégibilité à vie ?

Cet homme-là, qui n'a pas craint d'accourir dans une ville multi-ethnique de près d'un million d'habitants après une malheureuse affaire de rixe d'adolescents (tous les deux français, de surcroît) pour tenter — afin d'en tirer un bénéfice politique, mais fort heureusement encore en vain — d'y attiser la discorde, de souffler sur les braises de la haine entre communautés, en risquant de jeter les quartiers les uns contre les autres — en d'autres termes de faire de Marseille un nouveau Beyrouth et de semer la guerre civile (Affaire Nicholas, 1996). Cet homme-là peut en 2002, en France, non seulement prétendre en plastronnant à la magistrature suprême, mais faire mine de reprocher publiquement au chef de l'Etat ses démêlés avec la justice et des casseroles de financement de parti supposées ou réels, en se targuant d'un feint mépris ? Excusez-moi, très chers concitoyens adoptifs que j'ai appris à aimer — pardonnez mon outrecuidance — mais comment cela est-il devenu possible ? D'où vient-elle cette mystérieuse part d'ombre, cette nostalgie secrète de l'autoritarisme le plus noir, ce culte inavouable de la poigne, de la fermeture ? J'ai parfois du mal à comprendre ma nouvelle patrie. Ce visage hideux d'un passé qui n'en finit pas de ne pas passer, qui à nouveau fait retour en ricanant (et en se masquant à peine) sur nos écrans, l'avons-nous vraiment suffisamment regardé en face ?

L'indignation humaine a-t-elle vraiment, depuis le triomphe mondial du néo-libéralisme et le blow-back du 11 Septembre 2001, atteint un tel degré d'impuissance ? Ne faut-il pas une fois pour toutes crever l'abcès du sombre ressentiment ? La légitimité de nos vieux Etats et de nos systèmes judiciaires augustes est-il à ce point déjà érodée que nous allons à notre tour être livrés à n'importe quel aventurier nostalgique avec six millions de cadavres dans la bouche, avide d'écrire une page d'Histoire désespérée avec nos sangs ? Ne faut-il pas, avons-nous la force et le courage encore, est-il trop tard déjà, pour vraiment enfin juger Le Pen ? Ou est-il encore, comme si longtemps Milosevic, honteusement par trop utile à trop de monde ? A-t-on dans certains beaux quartiers encore trop besoin de lui, afin notamment de servir comme bélier contre la France des libertés collectives et des droits sociaux, sinon à d'autres basses bésognes encore moins avouables, puisque à côté de lui et de ses absurdes rodomontades, même le programme de gouvernement le plus férocement libéral, même le démantèlement du service publique et de l'Etat, paraîtront toujours moins extrême ? Le Pen fasciste d'opérette serait-il le fourrier idéal des jeunes loups de l'ordre libéral ? Il y a des signes sûrs qui pourraient facilement le laisser croire. L'on a emprisonné deux fois José Bové, et on laisserait encore libre de déblatérer impunément devant les plus hautes instances du pays, de répandre son écoeurant venin dans toute l'Europe ébahie, un Le Pen ? Et que dire du danger imminent pour le valeurs de la démocratie de toujours nouveaux "triangulaires des Bermudes" en perspective ?

Il est vrai que depuis le 11 Septembre justement, une page de l'Histoire semble s'être tournée. Malgré toutes nos dénégations, nous titubons toujours davantage au bord de la guerre civile mondiale. Mais est-ce bien là une raison de laisser refiler en contrebande auprès des sous-informés, des exploités, des déracinés sociaux, des laissés pour compte, des gens sans défense ou pouvant se croire désormais abandonnés par l'Etat, la contamination d'un passé aussi honteusement avarié ? Même si ce ne serait sans doute ni démocratique ni politiquement opportun d'interdire son parti, le temps n'est-il pas largement venu maintenant de le juger, lui, sur le poids infiniment délétère de tant d'actes et de paroles, de rendre au moins inéligible à vie Le Pen ?