Bernard Frank
Bernard Frank

On le sait dorénavant, il y a deux catégories de lecteurs du Nouvel Observateur: ceux qui l'achètent pour Bernard Frank, et ceux qui ne savent pas qu'il y écrit. C'est tout. Et dois-je préciser, ce billet dût-il pâtir dès lors de mon total manque d'objectivité, que je ferais bien plus volontiers partie de la première catégorie, et que je ne conçois plus guère de numéro du Nouvel Observateur qui fasse l'économie de ces Chroniques de Bernard Frank, écrites à la paresseuse - on l'entend d'ici nous répondre que, "mais non, pas du tout, six feuillets par semaine, c'est beaucoup, c'est même tout sauf une chronique de 'paresseux'". Certes, mais laissez-moi finir, j'aimerais définir au plus près ce qui fait, selon moi, l'attrait et l'intérêt les plus évidents de ces papiers, et plus généralement, de son oeuvre: la gourmandise, et l'intelligence. Une gourmandise non seulement attachée aux mets les plus distingués mais aussi, mais surtout, une gourmandise, une folie absolue de la littérature: "Dans la vie, il y a le travail, puis l'amour, puis rien" (Gobineau). Et Frank, c'est exactement cela: le travail, son travail, toute sa vie s'est confondue avec la littérature. Relire à ce propos, dans Géographie Universelle, les pages éblouissantes où il témoigne tout à la fois de sa gourmandise des mots et de sa folie de la littérature: "N'avais-je pas souhaité vivre presqu'uniquement dans les mots ? Ne leur avais-je pas tout sacrifié ? Comme cet empereur célèbre, moi qui les avais tant aimés, ne désirais-je pas reposer au milieu d'eux ? Fou devant l'objet, je ne retrouvais le calme que lorsque j'entendais mes mots grignoter la couche dure des choses ou m'entourer d'un voile protecteur. (...) J'avais eu l'envie de maisons en mots, de corps en mots, j'ai même souhaité des mots qui ne soient que des mots, des mots sans signification, sans chair, sans pulpe, sans saveur comme des brindilles, comme ces lettres mouillées qui traînent parfois sur les trottoirs. Mais les mots ne semblent plus vouloir m'obéir, j'ai dû perdre dans la déroute ma baguette, et ces vieux aides, ces vieux lutins s'acharnent sur moi, ils ne craignent pas de me tirer la langue, de me rougir les oreilles, de murmurer des sottises. Ils emplissent cette cave de mille lueurs blanches et brèves. Il y a du dépit dans leurs gamineries Ils m'avaient fait confiance, ils m'avaient livré leurs trésors, je devais leur construire un temple digne de l'amour que je leur portais et je n'avais rien fait, et j'allais mourir, et qui aurait pu dire que ma mort n'était pas la leur ?". Gourmandise de Bernard Frank... Oui, folie contagieuse de Bernard Frank: "On accepte d'être normal par courtoisie".

Bernard Frank est le seul écrivain français à savoir passer d'une façon si virtuose, et si naturelle, des paupiettes de veau de Lucas-Carton à Diderot et à son Neveu - dont Frank serait l'ombre portée au XXe siècle. Virtuosité, gourmandise, intelligence; et liberté d'esprit. Ce qui évidemment lui a causé le plus d'ennemis. Comment ne pas être suspect aux yeux d'une certaine gauche dès lors que l'on a écrit, en pleine vogue existentialiste, le livre le plus emphatique qui soit sur Drieu et la comédie littéraire (La panoplie littéraire). Comment ne pas s'attirer les foudres de cette même gauche dogmatique, dès lors que l'on se voit, assez vite, "accueilli" par des écrivains aussi peu en odeur de sainteté alors - nous sommes en 1955-60 - que Chardonne ou Morand ? Oui, comment ? Par l'intelligence, la finesse d'esprit et la subtilité qui le font parent, dans son sentiment de la langue et d'un pays, en l'occurrence, mais oui, la France, d'un Berl par exemple, dupe de rien et si prompt au maniement de l'ironie. Voir, par exemple, et à tout hasard, dans Mon siècle, la chronique parue dans France-Observateur du 5 novembre 1959. Son titre : Un hébraïsant distingué: André Parinaud: de l'essence de Frank... L'humour de Frank... : "Je me fais une haute idée morale et littéraire de l'humour" (Jules Renard, Journal). Frank, c'est aussi cet écrivain qui, agacé par les hésitations réitérées de Morand sur l'orthographe de son nom (FranCk ou Frank ?), finira par lui donner, dans une lettre, du "Cher Moran"...Frank et ses douteuses fréquentations donc, Frank et l'article fameux, Hussards et Grognards, paru en décembre 1952 dans Les Temps Modernes. Frank s'en prenait, là encore, non sans cette subtilité que d'aucuns voudraient confondre avec l'ambiguïté, à ces quelques jeunes écrivains de l'après-guerre "que, par commodité, je nommerai fascistes" (Nimier, Laurent, Déon, Blondin), issus d'une droite nourrie de l'Action Française, et surtout fine fleur stendhalienne poussée en marge (soit: dégagée) d'une production existentialiste alors dominante et très engagée. L'adoubement de Frank, librement consenti, retorsement recherché, n'aura guère tardé, par ceux-là même qu'il venait de baptiser d'un mot (hussard) dont on sait l'heureuse fortune depuis lors: Laurent lui-même, à la lecture de l'article, en saluera l'intelligence, la hardiesse et saura y reconnaître une parenté d'esprit qui connaîtrait d'heureux prolongements quelques décennies plus tard dans la composition de quelques jurys littéraires.

Alors écrivain paradoxal, Frank? Evidemment, mais plus encore insolent, ironique, mordant, féroce, digressif, merveilleusement digressif: un de ces écrivains trop rares, beaucoup trop rares, qui veulent bien admettre que le réel n'est jamais aussi simple, aussi docile que n'importe quelle doxa voudrait bien nous le faire accroire; un de ces écrivains qui auront très tôt compris ce mot de Custine, cité par Baudelaire dans sesJournaux intimes: "Apprendre c'est se contredire - il y a un degré de conséquence qui n'est qu'à la portée du mensonge". Un de ces Princes de la chronique qu'évoque Jacques Brenner dans Mon histoire de la littérature française contemporaine, qui sait si bien se laisser aller à un vagabondage librement consenti, et qui souvent nous fit songer à cet autre mot de Madame de Staël: "Tout comprendre rend très indulgent"... A tout cela, on reconnaîtra la littérature de Bernard Frank, obsessionnelle, monomaniaque, digressive à plaisir, avec ses mots de passe ("la Lançon" (pour l'Histoire de la littérature), Faguet, Thibaudet, Gide, Mauriac, Malraux, Stendhal, Drieu la Rochelle, Fitzgerald, Sartre, Sagan évidemment, le casino de Trouville, Israël, Proust qui demeure sa petite madeleine, Boisdeffre et Cau, les têtes de Turc...) et surtout un appétit de littérature dont nous goûterions régulièrement le suc: "Si l'on n'a pas toutes les prétentions en littérature, on est fou d'y entrer; ici, le raisonnable, c'est la démesure. D'ailleurs, qu'ils soient à cracher comme de la chicorée ou paragraphe propret d'un manuel de classe, je n'ai jamais connu d'écrivains modestes. Chaque écrivain tente seulement de jouer le rôle qui convient à son physique verbal."