Fernando Pessoa

Si l'on compare étrange étranger, une biographie de Fernando Pessoa, de Robert Bréchon, à d'autres ouvrages du genre biographique, deux remarques s'imposent immédiatement à nous. La première est que la biographie de Fernando Pessoa ne peut se lire vite. La seconde est que la biographie de Fernando Pessoa n'est pas une biographie.

La première remarque s'explique par l'immense quantité d'informations et de détails que recèle l'ouvrage de Robert Bréchon, auteur d'autres essais sur l'auteur portugais, préfacier de l'anthologie intitulée Je ne suis personne, auparavant du Livre de l'Intranquillité, et qui supposent un travail admirable de patience et de recherche de la part du critique. Puis, parce que l'auteur imprime à son texte un rythme compassé, le rythme de la découverte d'une énigme, à la source d'une écriture multiforme, dialogique et protéiforme qui est celle qui caractérise l'un des écrivains les plus prolixes et complexes du siècle. Ce rythme très lent, empreint lui-même d'une quasi-mélancolie, fait ressembler par moments cette biographie aussi bien à une exégèse critique où il ne saurait être question de brûler des étapes, qu'à un ouvrage d'histoire littéraire et ce, dans l'articulation constante établie par Brechon entre Pessoa et le contexte politique du Portugal de la première moitié du siècle. Ainsi, pour n'en citer que quelques exemples, les diverses réactions de Pessoa devant la chute de la monarchie ou la déception de la nouvelle République, ou encore ses positions pour le moins provocatrices sur la dictature, présentées de façon très pertinente, de même que ses constantes interventions publiques sur la situation du pays, les divers mouvements littéraires qu'a connus l'époque, la psychologie ou la sociologie du peuple portugais.

Mais ce que Bréchon tente surtout de saisir, c'est l'origine du phénomène Pessoa (1888-1935), à partir des moments les plus précoces de son existence, à Durban d'abord où la famille émigre alors qu'il n'a que huit ans et pendant lesquels, déjà, la faculté de s'aliéner des autres et du monde et la tendance à s'exprimer de multiples façons écrites se manifestent.Très tôt, cette fameuse mélancolie à laquelle fait allusion Patrick Kéchichian se montre être en effet une constante personnelle et poétique chez l'auteur portugais, à l'exception peut-être de quelques moments de grand engagement et de participation à la vie nationale, à l'âge adulte. Sans recourir à une clef psychologique ou thématique, comme l'a fait le critique Jean Starobinski pour Baudelaire, qui ne servirait même pas à expliquer les images dont se sert le poète tant est riche sa palette multiforme, ce dont il est question dans l'ouvrage de Bréchon est d'une configuration initiale permettant d'expliquer la richesse plurielle et hétéronymique du grand poète.

C'est que le poète, dès son jeune âge, devant sa différence, est les autres; "étranger ici comme partout ailleurs, (...), Je serais heureux de ne connaître que l'existence ordinaire des gens ordinaires", propos que l'on retrouvera dans le Livre de l'Inquiétude, signé Bernardo Soares, où Pessoa en vient à affirmer l'anéantissement du sujet : "Vivre, c'est être un autre". Manifestant un retrait par rapport aux choses existentielles, qui le poussera plus tard à se sentir investi d'une mission supérieure, celle qui le fera rompre avec la seule femme qu'il aurait aimée, Ophélia, celle qui le fera occuper sa place dans l'histoire et la gloire sinon du Portugal, du moins de la langue portugaise.

En fait - et c'est cela le génie de Pessoa - de même que Baudelaire, en "choisissant" d'être malheureux est devenu selon Sartre ce qu'il est, de même le poète portugais a pu travailler sa différence, l'enrichir et, à partir d'une difficulté à vivre de "façon ordinaire", produire une immense oeuvre multiforme.

A ce sujet, et Bréchon lui consacre plusieurs chapitres extrêmement riches, la question la plus impressionnante posée par l'oeuvre de Fernando Pessoa, on le sait, est la question de son hétéronymie. Dans le Livre de l 'inquiétude, ne dit-il pas "Créer à l'intérieur de moi un Etat avec une politique, avec des partis et des révolutions, et que tout cela, ce soit moi, que je sois Dieu dans le panthéisme réel de ce peuple-moi" (fragment 27). Ce propos, comme on a eu déjà l'occasion de le noter a pu être présenté soit comme nécessité d'un dédoublement ou d'une multiplication de(s) la personnalité(s) qui constitue(nt) le poète; soit renvoyé à l'étymologie du nom Pessoa (persona, du latin, masque de l'acteur dramatique); soit encore comme reflet d'un trop-plein de créativité, manifestation d'un jeu, comme le propose Octavio Paz, mais d'un jeu vital qui rend vraie sa poésie. Supercherie ou maladie, Pessoa s'en explique lui-même à plusieurs reprises, dont la plus connue est la lettre adressée à Adolfo Casais Monteiro en 1935, l'année de sa mort : "A chaque personnalité plus persistante que l'auteur de ces livres a réussi à vivre à l'intérieur de lui, il a donné un caractère expressif et a fait de cette personnalité un auteur, avec un livre ou des livres, avec les idées, les émotions et l'art dont lui, l'auteur réel (ou tout au plus apparent, parce que nous ne savons pas ce qu'est la réalité), n'a rien à voir, sauf à avoir été, en les écrivant, le médium de figures qu'il a créées lui-même". Bréchon évoque Edouardo Lourenço, pour qui les hétéronymes constituent la Totalité fragmentée de Pessoa. L'on pourrait nuancer cette affirmation en disant qu'ils constituent des figures complémentaires l'une de l'autre, chacune de ces poétiques étant marquée du sceau de la multiplicité et de la contradiction, l'ensemble formant la ou les voix de Fernando Pessoa. En effet, au risque de répéter ce que l'on a déjà eu l'occasion de dire, chaque hétéronyme porte dans son oeuvre cette nécessité contrapunctistique, complémentaire et paradoxale qui caractérise la poétique de Pessoa, même si pour Bréchon, Caeiro, le "gardeur de troupeaux n'ayant jamais gardé de troupeau" et voulant être "un agneau (ou tout le troupeau / pour s'en aller dispersé sur toute la colline / et être bien des choses heureuses en même temps)" reste le plus inattendu, le plus novateur...

Les affirmations de Fernando Pessoa, selon lesquelles "L'auteur humain de ces livres ne se connaît pas de personnalité" (...) et "Que cette qualité chez l'écrivain soit une forme d'hystérie ou de la dite dissociation de la personnalité, l'auteur de ces livres ni ne le conteste ni ne le soutient. A rien ne lui servirait, esclave qu'il est de sa propre multiplicité, qu'il soit d'accord avec celle-ci ou celle-là de théorie sur les résultats écrits de cette multiplicité (...)" nous pousserait tout au plus à croire que le "sujet" Pessoa, tout en pratiquant l'introspection, réussit à échapper à son moi telle que le définit la psychanalyse. Mais, à son tour, paradoxalement, - et le paradoxe est la figure essentielle de sa poétique -, en tant qu'"être supérieur" malgré une souffrance continuelle, Pessoa a su projeter son oeuvre dans la postérité, occupant tous les domaines d'intérêt général et national. Son ambition était à la hauteur de son génie, il fallait bâtir les bases pour l'avènement du "Cinquième Empire" lusitanien et tout en acceptant que "peut-être la gloire a-t-elle un goût de mort et d'inutilité, et le triomphe une odeur de pourriture" (lettre à sa mère, 1914), cet homme si étrange a su devenir le "supra-camoëns" qu'il a lui-même annoncé.

La seconde remarque, qui vient à l'appui de ce qu'écrivait jadis Octavio Paz dans son étude sur Pessoa, ("les poètes n'ont pas de biographie, seule leur oeuvre est leur biographie"), peut paraître paradoxale devant ces 600 pages où tous les instants de la vie du poète portugais sont passés en revue. Aucun instant n'est laissé dans l'ombre, depuis les premiers jours jusqu'à la maturité lorsque le poète s'installe définitivement à Lisbonne (et à nouveau dans la langue portugaise, après avoir été anglophone), jusqu'à la mort. D'où nous vient-il alors cette impression qu'on ne parle jamais de la vie de Pessoa ? d'où vient-il, qu'en lisant le Dante de Jacqueline Risset qui, pourtant ne dispose que de quelques témoignages indirects et de l'oeuvre de l'Aligheri, on a l'impression que le poète florentin a eu une vie, même lorsqu'on sait que sa passion, Béatrice, n'est qu'un fantasme d'enfance ? D'où vient-il qu'en lisant le Borgès de Monegal, le Djuna Barnes de Andrew Field, ou même le Baudelaire de Jean-Paul Sartre ou de Walter Benjamin, on a l'impression de lire des vies? Est-ce du au fait que ce sont des biographies inventées, induites, dans lesquelles les biographes s'investissent en chair et en écriture ? Du fait que, romancées, romanesques, historiques, psychanalytiques, ces vies soient des créations d'auteurs ?

Il faut dire cependant que Robert Bréchon, lui, laisse parler le poète. Même si, par moments, par une discrétion toute pessoénne, il n'insiste pas (assez?) sur les aspects intimes de la vie de Pessoa, comme son rapport à la femme par exemple. Bréchon partage sa tâche de biographe avec Pessoa lui-même et pour Pessoa, c'est clair, seule l'oeuvre compte, pas la vie anecdotique et banale de l'homme.

Et pourtant, le critique prend le parti, le même qui nous avait tenté jadis (cf. La République des Lettres, numéro 2, avril 1994), d'opposer et de comparer Pessoa et Baudelaire, tous deux orphelins d'un père artiste, tous deux farouchement attachés à leur mère qui convole en secondes noces avec un époux respectable (respectivement, M. le commandant Rosa et M. le commandant Aupick, deux personnages emblématiques, diplomates, hommes aux hautes fonctions,) tous deux auront des demi-frères, tous deux seront séparés de leur famille, tous deux sont excellents lecteurs mais n'achèveront pas leurs études supérieures, tous deux auteurs d'un seul voyage et d'un seul ouvrage publié de leur vivant, très connus de leurs contemporains, morts tous deux avant d'atteindre le demi siècle...

Or, comment cela se fait-il que Baudelaire ait eu une vie, qu'on l'imagine vivant, dandy provocateur, exhibitionniste dans ses vestes en velours bordeaux, marchant à petits pas saccadés au milieu de la foule dans les rues de Paris ? Baudelaire voyageur (alors qu'il a fait moins de kilomètres sans doute que Pessoa), Baudelaire homme-à-femmes (alors qu'aucune femme n'apparaît dans sa totalité dans les poèmes), Baudelaire pauvre, Baudelaire bafoué par Sartre, Baudelaire maudit.

Certes, Bréchon traite Pessoa de Poète maudit. Mais n'en donne aucune indication existentielle. Peut-être Pessoa n'a-t-il pas souffert du froid, comme Baudelaire qui doublait de paille ses souliers troués ou de feuilles de journal sa veste pour se prémunir contre le vent et le froid ? Alors pourquoi pas Pessoa voyageur, Pessoa seul, Pessoa alcoolique, Pessoa provocateur, Pessoa anarchiste, Pessoa inapte pour la vie sexuelle, Pessoa oedipien, tout comme Baudelaire ?

Il est vrai que les textes que Robert Bréchon nous présente, jusqu'ici inédits, permettent de mieux établir quelque chose qui s'apparenterait à un parcours poétique avec une "généalogie" précoce des hétéronymes, les lectures, les influences y compris de la famille (Baudelaire n'ayant jamais vécu avec la sienne contrairement à Pessoa). Il est clairement montré une disposition précoce chez le poète portugais à la réflexion, à l'introspection qui sont à la fois totalement paralysantes au niveau de l'existence mais dont Pessoa saura tirer le maximum de productions et d'effets tout au long de sa vie. Très jeune, en effet, Pessoa est doté de la capacité de se regarder vivre, ce qui l'empêche d'agir. De plus, nourri par ses lectures, doté de l'acuité de ses perceptions et observations de lui-même et des autres, de sa capacité de dédoublement au point de créer d'autres "moi", il semble pouvoir se suffire à lui-même et ne pas chercher à échanger avec des camarades, sinon de façon intellectuelle. On peut l'imaginer à la fois très gauche et très digne, conscient d'une certaine disgrâce dans les gestes et les mouvements, ne cherchant qu'à l'intérieur de lui et par écrit de quoi s'occuper. En tout cas, contrairement à Baudelaire, il n'y va pas de son corps, dont il semble avoir quelque dégoût. Les sensations étant dangereuses, il va les sublimer constamment, sans médiation charnelle (le Livre de l'inquiétude contient des pages très proches du Baudelaire de Mon coeur mis à nu, sur l'horreur que lui inspire le corps féminin, sur son incapacité à accepter la relation sexuelle). Ces documents apportés par Robert Bréchon s'ils sont à la fois très révélateurs de la démarche intellectuelle sinon créatrice de Pessoa, en ce qu'ils montrent comment très tôt ce poète dédoublé et paradoxal, dégage de cette double vision de soi et du monde une écriture inédite du monde, illustrent certes une certaine attitude vis-à-vis de la vie.

En fait, toutes les réponses à nos questions se trouvent dans l'oeuvre immense de ce génie, que l'on n'a pas fini de découvrir, qui s'agrandit, se multiplie, qui s'universalise et se pérennise autour des mêmes constantes poétiques. Ainsi, si le texte de Baudelaire est une invitation à une lecture imaginative, le texte de Pessoa détourne l'attention du lecteur - et c'est l'un de ses grands apports poétiques - sur la concision, sur la forme, sur la contradiction, sur son aventure spirituelle. Et il détourne tant et si bien qu'on ne parle pas de sa vie; même dans une biographie...

C'est aussi cela la force de Pessoa: conduire ses commentateurs à abandonner ce qui subsisterait de commun, de charnel, d'existentiel dans sa personne. Et Robert Bréchon, devenu si proche du poète, est sans doute pris dans le même comportement que la plupart des critiques de Pessoa, une sorte d'impossibilité à montrer que "le roi puisse se dénuder".