Tristan Egolf

Le seigneur des porcheries, tel est le titre français du premier roman de Tristan Egolf. Lord of the Barnyard, titre originel, "Le Seigneur de la Basse-Cour". Tradutore, tradittore. "Le Seigneur de la Basse-cour" eut été un titre moins vendeur, assurément. Question d'imaginaire, de phantasme, de connotation. Dommage que les éditions Gallimard n'aient pas pris le parti de la fidélité, de l'exactitude. Dommage, parce que c'est de la dévastation tristement naturelle de la basse-cour, qu'il a laborieusement, avec patience, constituée, qui précipite John Kaltenbrunner dans l'accomplissement de son destin.

Dommage, parce que la basse-cour, c'est vraiment l'image que renvoie Baker, la petite ville du Midwest américain où se situe le récit. La basse-cour de John est prospère, bien administrée. Ce jeune garçon, inadapté social, s'y épanouit. Il y puise force et réconfort. C'est sa seule fierté, la compensation vivante de ses échecs relationnels et scolaires. En quelques heures, cet havre de paix qui semblait à l'abri de tout, va disparaître — mauvais concours de circonstances, acharnement du sort ? — englouti dans le déchaînement catastrophique d'éléments naturels et John sera propulsé dans Baker. Inceste, alcoolisme, violence aveugle, racisme, bigoterie, les dindons, les chèvres, moutons et poulets de Baker réunissent en cet endroit puant les pires tares humaines. Comment John Kaltenbrunner, malgré toutes les difficultés que lui posent les rapports humains, résistera-t-il aux agressions, aux injustices, aux vexations multiples, à la bêtise dont il va devenir la victime ?

Si je devais souscrire à l'habitude fâcheuse des critiques littéraires de couvrir ce nouvel auteur d'une ombre illustre, lui trouver des parrains, j'en appellerais volontiers à Lautréamont-Ducasse, tant les transports de haine du héros évoquent Maldoror, mais aussi à Céline, pour des raisons de virtuosité dans l'injure et de lucidité dans la description de la méchanceté et de la sottise. Ecrit de main de maître par Tristan Egolf, dont le style coloré, riche et généreux offre une belle promesse, ce premier roman est une réussite.