Enzo Traverso
Enzo Traverso

RL : Enzo Traverso, abordons en guise de prologue ce que les appellations contrôlées ont coutume d'appeler la "nouvelle Allemagne", avec en arrière plan de la réunifcation le spectre de cette vieille dame qui faisait froid dans le dos il n 'y a pas si longtemps que cela: la Grande Allemagne. Vous êtes en temps qu 'historien un observateur particulièrement avisé des changements profonds et trop confidentiels, — si on les considère depuis la France — qui secouent l'Allemagne contemporaine et qu'on découvre en particulier dans son rap port à l'histoire. Ne sommes nous pas depuis quelques temps tout juste en train de sortir de la dialectique histoire des vainqueurs / histoire des vaincus, autrement dit la chute du mur, dont il n'est pas fortuit de rappeler qu'elle se produit sur le sol allemand, n'est-elle pas le demier soubresaut d'une histoire révolue qui commence avec Yalta ?

Enzo Traverso : Peut-on parler d'un retour de la grande Allemagne ou d'un nouveau projet politique qui voudrait renouer avec cette idée d'une grande Allemagne, de la reconstitution du Reich tel qu'il existait jusqu'à la deuxième guerre mondiale? C'est une question très complexe et il serait faux de donner une réponse affirmative par trop simpliste. Si l'on se base uniquement sur les déclarations des responsables et de ceux qui gouvernent l'Allemagne aujourd'hui, un tel projet n'existe pas: depuis la chute du mur et la réunification, ils réaffirment que cela n'a rien à voir avec le passé, en insistant sur leur adhésion à l'Alliance atlantique, I'inscription dans l'Europe etc. Il n'y a, de ce point de vue précis, aucune raison de parler de menace d'un "projet impérialiste" de retour à une Allemagne conquérante. Pourtant, si on suit de près le débat politique et culturel de la société allemande aujourd'hui, on s'aperçoit qu'après la réunification les thèmes attenant à cette question ont connu un changement notable. Un tournant s'est produit et même si on ne parle plus de "Grande Allemagne" — il y a des mots tabous qu'on ne peut ou n'ose plus prononcer — de nouveaux concepts apparaissent, des glissements sémantiques s'opèrent. On l'observe par exemple avec un thème qui était très défendu par des proches du Chancelier Kohl durant les années quatre-vingt, et qui est sur le devant de la scène aujourd'hui: la centralité allemande. Ce thème est très lié aux élaborations de l'historien Michaël Sturmer. Cette notion de Mitteleuropa, au sens géopoli tique du terme, vise à souligner le rôle fondamental de l'Allemagne au centre de l'Europe. Ceci apparait certes comme une banalité après la chute du mur et l'effondrement de l'Empire soviétique, alors que l'Allemagne retrouve aujourd'hui — certains y voient là sa mission — une fonction géopolitique qu'elle avait perdue depuis la fin de la guerre. Cela pose inévitablement une série de questions qui nous renvoient au passé allemand dans ce qu'il a de plus noir et qui sont en fait au coeur de la fa,con actuelle dont l'Allemagne définit son identité et son rôle, qui sera central, dans les années à venir.

RL : Si une telle question constitue en fait mon point d'entrée en la matière, c'est parce que guelque chose "revient" là pour reprendre votre propos. La volonté d'occultation, d'oubli qui dominait en RFA durant les années d'après guerre, sous Adenauer en particulier, est aujourd'hui révolue. Durant cette période de l'après guerre le principal souci était la dénazification, et l'intégration, en clair les anciens nazis ont dans Ieur majorité retrouvé des fonctions sociales "normales". En RDA, c'était l'inverse, puisque l'épuratiom y fut beaucoup plus radicale. Mais outre la différence RFA/RDA sur ce sujet il semble que la chute du mur ait remis en question les statu quo de la mémoire qui avaient figé le rapport au passé depuis l'après guerre...

Enzo Traverso : Le passé nazi de l'Allemagne fait l'objet aujourd'hui non seulement d'une "querelle d'historiens", telle qu'elle a été appelée, mais d'un très large débat qui traverse toute la société civile. A mon avis, il ne faudrait plus parler d'occultation mais plutôt de "banalisation" ou de "normalisation", à savoir d'élaboration du passé dans la tentative de le "surmonter", c'est là toute la problématique de la vergungenheitsbewältigung. Il faut faire une prémisse pour aborder ce thème, en rappelant en particulier la façon dont la réunification a été vécue, des deux côtés de l'Allemagne, par rapport à ce passé allemand si lourd à porter. D'abord, il faut insister sur le fait que la chute du mur et la réunifica tion ont été vécu comme des événements cathartiques, comme la libération d'un cauchemar. Or, on commence tout juste à voir se dessiner les contours des élaborations politiques autour de cet événement qui n'a pas été prévu, qui a fait soudainement irruption et qui ne répondait pas du tout à des straté gies mises en place. Tout ceci débouche aujourd'hui sur une façon différente de porter regard sur la période révolue qui apparaissait comme une parenthèse dans l'histoire allemande: ces douze années de nazisme qui coupaient, déchiraient, rompaient l'histoire de l'Allemagne continuent de poser un problème à la RFA actuelle. Ainsi la reconsidération du passé nazi se fait désormais non plus à la lumière de ce qu'était le nazisme, mais surtout par rapport à l'après guerre, c'est-à-dire par rapport aux quarante années de la partition de l'Allemagne. De par ce déplacement de regard, la parenthèse sombre n'est plus celle du nazisme mais plutôt celle de la nation mutilée et divisée. Cela provoque, de façon subtile et silencieuse, une réélaboration du passé, un glissement apparemment anodin qui pourtant est lourd de conséquences. Une fois l'Allemagne réunifiée, on peut commencer à penser le parcours historique de l'Allemagne dans un sens plus linéaire, moins contradictoire, avec une évolution qui a pu renouer son fil interrompu, retrouver ses racines et dans laquelle le nazisme ne constitue au fond qu'une page parmi d'autres. Les contradictions, les aspérités, la dimension tragique des années noires en apparaissent estompées, sont relativisées et en quelque sorte intégrées... Cette remarque est révélatrice d'un débat qui a lieu en Allemagne et qui conduit à aborder différemment le nazisme, mais aussi l'antisémitisme, le racisme et tout ce qui pose problème dans le passé de l'Allemagne.

RL : Vous expliquez à ce propos — c'est d'ailleurs l'un des points les plus passionnants de la seconde partie de votre ouvrage Les juifs et l'Allemagne — qu'il y a une reconstitution de l'histoire de l'Allemagne à partir de la continuité de l'anticommunisme, de l'avènement de Hitler jusqu'à la période qui culmine avec la chute du mur. Vous citez alors des exemples extrêmement frappants du rapport à la mémoire qui s'introduit dans tout cela, je pense notamment à ce projet de monument aux victimes qui avaient été exécutées pour avoir déserté la Wehrmacht et qui a soulevé un tollé général...

Enzo Traverso : Effectivement l'événement en question était la proposition des députés des verts, essentiellement de la liste alternative de Berlin, d'ériger un mémorial consacré aux milliers de soldats de la Wehrmacht qui désertèrenl et qui sont toujours stigmatisés comme des "traîtres à la patrie". Mais cet incident est le produit d'un contexte plus large, dont on pourrait citer quelques exemples: tout d'abord celui des ressortissants des pays de l'Est d'origine allemande qui, sur la base de la législation actuelle, peuvent automatiquement devenir des citoyens de la RFA s'ils peuvent prouver que leur grand père a été SS — je prends volontairement un exemple dérangeant --, ils peuvent très facilement revenir en Allemagne en bénéficiant de cette loi visant tous les allemands "de souche" en revanche, si, tout en étant un Polonais d'origine allemande, on a un père qui fut résistant, la procédure de naturalisation est bien plus difficile. En même temps, les restrictions récentes du droit d'asile rendent encore plus précaire la condition d'un réfugié kurde qui a échappé à la torture et dont la vie est menacée. Le code de la nationalité est de moins en moins viable et gérable, c'est une trace archaïque complètement inadaptée pour l'Allemagne dans sa configuration actuelle, qui abrite une minorité de plusieurs millions d'étrangers, d'immigrés et parfois une deuxième, voire une troisième génération d'enfants d'immigrés qui demeurent des étrangers à cause de ce code de la nationalité fondé sur le droit du sang. Tout cela relève d' une conception ethnique de la nationalité héritée du passé wilhelmien, qui remonte aux sources du natio nalisme germanique, en gros à l'époque de l'occupation napoléonienne et des débuts du romantisme, où l'Allemagne a commencé à se constituer en nation dans l'acception moderne du terme. C'est le vieux clivage entre l'idée de nation qui domine en France depuis la Révolution (systématisée ensuite par Renan) et l'idée de nation qui a pris forme en Allemagne (Fichte, bien plus que Herder). évidemment, les racines historiques de cette loi sur la nationalité ne doivent pas être recherchées exclusivement dans une tradition culturelle ou dans le très lourd héritage de l'idéologie volkisch. Il faut en effet prendre en compte un élément qui est souvent sous-estimé dans les débats. Il y a une "diaspora" allemande qui est très importante, je me réfère à cette réalité des centaines de milliers d'allemands, qui étaient de culture allemande, qui parlaient ou parlent toujours l'allemand tout en vivant en dehors de l'Allemagne, surtout à l'époque où les frontières du Reich n'étaient pas celles d'aujourd'hui puisqu'elles s'étendaient jusqu'à Koenigsberg (l'actuelle Kaliningrad), Dantzig, Cracovie, etc. qui justifie partiellement ce code de la nationalité. Reste le fait qu'il y a au coeur de I'Europe ce grand pays au passé tristement connu, qui est encore établi sur une conception ethnique, pré-moderne et au fond antidémo cratique de la nationalité liée au droit du sang, une conception de moins en moins adaptée aux condi tions actuelles. C'est inadapté si l'on considère ce qu'est devenue historiquement l'Allemagne: un pays de confessions, de cultures multiples et de populations d'origines diverses.

RL : Peut-on voir dans ce refus d'ériger un monument à la mémoi re des "mauvais Allemands" la séquelle d'une vision de l'histoire héritée des années de la Guerre froide ?

Enzo Traverso : Il faudrait alors revenir à la question du mythe de la lutte contre le communisme et le totalitarisme. Il a indéniablement joué un rôle de premier plan dans l'Allemagne de l'après guerre. Il faut distinguer une première période, les années cinquante, durant laquelle le danger du communisme était largement exploité en Allemagne de l'ouest pour éviter de faire les comptes avec le passé si proche du national socialisme et permettait aussi de réhabiliter, d'une certaine façon, non pas le nazisme en tant que tel mais les nazis qui ont pu être "réintégrés" dans la société et dans l'appareil d'état au nom de la lutte contre le communisme. C'est pourquoi il n'y a pas eu de véritable épuration à l'Ouest. Ceci doit être à mon avis différencié de l'anticommunisme qui est si largement répandu dans les médias aujourd'hui et qui vise à banaliser - le mot n'est pas trop fort - le passé nazi. Il est assez courant de lire aujourd'hui dans la presse allemande des commentaires sur la RDA comme une dictature totalitaire, cela pour montrer que au fond on pourrait mettre sur le même plan le nazisme et le stalinisme dans sa forme est-allemande, pour banaliser le passé nazi dont les traces sont bien plus importantes au sein de l'Allemagne de l'Ouest que dans l'ancienne RDA. Lorsqu'on compare Bautzen, I'ancienne prison réservée par la Stasi aux opposants, aux camps de concentration nazis, voire parfois aux camps d'extermination, le caractère instrumental et démagogique d'une telle démarche apparaît évident. Si la nature stalinienne, antidémocratique et autoritaire de l'ancienne RDA ne fait désormais plus aucun doute même aux yeux du plus naïf des observateurs, il faut aussi préciser que les structures répressives est-alle mandes, de Ulbricht à Honecker, n'avaient pas grand chose à voir ni avec le goulag soviétique des années trente et quarante ni avec l'univers coneentrationnaire nazi. Un régime policier n'est pas forcément un régime de terreur ou une entreprise d'extermination. Il ne s'agit pas de simples nuances et le fait qu'elles soient totalement ou presque estompées dans le débat actuel me paraît tout à fait révélateur tant de ses enjeux politiques que de ses enjeux mémoriels.

RL : Dans l'ouvrage précité vous écrivez, accusation extrêmement profonde et violente, qu'on "qualifie de révisionniste le mouvement hétéroclite allant de quelques individus de l'ultra-gauche aux sectes néo-nazies qui s'acharnent à nier la réalité historique du génocide juif. Mais le négationnisme n'est pas la seule manière d'assassiner la mémoire". Ce qui veut dire dans votre propos, qu'actuellement, les procédures les plus sérieuses et officielles aboutiraient à une forme de révisionnisme plus ou moins sournois... Toute cette question se déploie sur le fond d'un débat qui a eu lieu outre-Rhin et dont il faut déplorer qu'il a été relativement peu relayé en France: il s'agit de l'Historikerstreit, "la Querelle des historiens", qui a opposé notamment le philosophe issu de l'école de Francfort Jürgen Habermas aux historiens Ernst Nolte et Andreas Hillgruber. Plusieurs questions de fond: de quoi ce débat est-il le symptôme? S'agit-il uniquement d'une querelle d'intellectuels ou d'un phénomène plus profond ? Que nous apprend-il de la mémoire du nazisme et de l'antisémitisme dans l'Allemagne d'aujourd'hui ?

Enzo Traverso : Ce débat connu en effet sous l'appellation "Querelle des historiens" a eu des échos importants dans certains pays européens jusqu'aux états-Unis. Mais le terme Historikerstreit est assez discutable car en fait le débat a largement dépassé les frontières du milieu restreint de l'université et des historiens. C'est un débat qui est né d'une position très critique et très polémique de Jürgen Habermas vis à vis de Ernst Nolte. De plus Habermas n'est pas historien mais philosophe et sociologue. C'est un point important. La polémique s'est développée dans les médias et a touché de plus en plus les revues spécialisées d'histoire et les revues culturelles jusqu'à produire de véritables ouvrages de synthèse, comme celui de Hans-Ulrich Wehler. Les grands médias comme l'hebdomadaire Die Zeit ou des quotidiens comme la Frankfurter Allgemeine Zeitung et d'autres se sont emparés de cette actualité. C'est un débat qui a également touché la société dans son ensemble, qui a été révélateur du fait que le passé nazi est loin d'être passé et qu'il n'est pas facile de s'en débarrasser. A l'origine il y a l'orientation néo-conservatrice de tout un secteur de l'historiographie et de l'intelligentsia allemandes. Il faut dire tout de suite qu'ils n'ont pas eu la même attitude que les négationnistes en France, puisqu'il n'a jamais été question de nier le génocide des juifs pendant la deuxième guerre mondiale. A ceci près que Nolte, de qui tout est parti, a tendance depuis quelques temps à prendre des positions de moins en moins nuancées, de plus en plus outrancières: dans une interview récente au Spiegel, il déclarait que, sans partager les positions de Faurisson, il considérait ses prises de positions comme légitimes, en prétextant qu'il faut tout prendre en considération, qu'il faut discuter... L'orientation de ces historiens néo-conservateurs et nationalistes allemands — on dit en Allemagne "Deutschnational" — est subtile et insidieuse car elle consiste à relativiser les crimes nazis à partir d'une démarche qui est en elle-même tout à fait légitime, qui est même, à la rigueur, un des présupposés de l'activité de l'historien: la tendance à analyser dans une perspective comparatiste le stalinisme et le nazisme. Peut-on comparer le goulag et les camps de la mort nazis? Bien sûr qu'on peut, qu'on doit le faire. Seulement est-il légitime d'en tirer la conclusion, comme le fait Nolte, que l'extermination des juifs par le nazisme ne serait qu'une réponse défensive aux crimes et aux menaces du bolchevisme vis-à-vis de l'Allemagne et de l'Europe? C'est là une lecture idéologique intenable sur le plan strict de la recherche scientifique, qui vise à relativiser le passé nazi, à banaliser ses crimes, donc à réhabiliter le nazisme et à redonner à l'Allemagne d'aujourd'hui une identité nationale "positive". Le but affiché est de mettre en valeur l'identité nationale allemande après l'avoir débarrassée des ombres envahissantes de son passé. L'idée qui se renforce actuellement aboutit en fait à renouer avec la vieille tradition du nationalisme allemand. Par cette opération — donner une légitimité historique au nazisme en tant qu'instrument de défense et de lutte contre le communisme --, Nolte entend au fond effacer ce que Karl Jaspers avait appelé la "culpabilité allemande", la Schuldfrage, qui a hanté tout le parcours de l'Allemagne fédérale jusqu'à aujourd'hui, avec certes des hauts et des bas. Il n'empêche que si ce débat a eu l'effet d'une véritable bombe, c`est parce que la question n'a jamais été résolue, jamais été effacée, souvent déniée, tout en demeurant au centre du débat. L'Historikerstreit n'est que la forme nouvelle que prend ce grand débat de la "culpabilité allemande", terme très discutable sur lequel il y aurait beaucoup de choses à dire, mais c'est comme ça que le problème a été posé par Jaspers.

RL : Qu'en est-il de l'antisémitisme dans tout cela, sachant que dans cette "culpabilité", Auschwitz tient une place centrale ? Un mot peut-être également, dans cette perspective, sur un état dont on a peu parlé à propos de cette période-là: le cas de l'Autriche. Quelques enquêtes récentes y révèlent un taux d'antisémitisme alarmant, sans parler du passé de son ancien Chancelier Kurt Waldheim — non pas de son passé de Secrétaire général de l'ONU, mais d'ancien officier nazi aux activités plus que douteuses...

Enzo Traverso : Le problème en Autriche se pose encore d'une manière différente, puisque l'Autriche est un pays qui a élé marginalisé après l'écroulement de l'Empire habsbourgeois et qui a connu une histoire tourmentée pendant l'entre-deux guerre. L'Autriche a été annexée au troisième Reich en 1938 et a retrouvé son indépendance après la guerre, mais avec un statut tout a fait marginal au sein de l'Europe, coincée entre I'Europe occidentale et l'Europe orientale. Ce pays est aujourd'hui, après la chute du rideau de fer, de manière confuse, à la recherche d'une nouvelle identité. Tous les bouleversements qui ont touché l'Allemagne après la guerre n'ont pas directement touché l'Autriche, qui est en quelques sorte restée à l'abri de tout cela. Ce qui explique qu'il n'y ait pas eu en Autriche de débats et d'événements comparables à ceux qui furent amorcés par Jaspers notamment. Il y a eu, c'est vrai, l'affaire Waldheim, qui a ébranlé le pays et qui surtout a révélé l'existence d'une opinion publique où l'antisémitisme n'est pas du tout négligeable tout en révélant aussi la présence d'un tissu social et politique d'opposition solide à ces tendances conservatrices et antisémites. Mais en règle générale le problème se pose différemment en Autriche parce que tout le débat sur la grande Allemagne y est impossible. Depuis la fin de la première guerre mondiale, toute la culture autrichienne est hantée par ce mythe et cette nostalgie de la grandeur passée, et perdue à jamais, de l'Empire. Mais c'est la résignation qui domine: Vienne pourra peut être retrouver sa place de grande métropole au sein de ce vaste espace géopolitique et culturel que l'on appelle Mitteleuropa, où la langue allemande, dominante, dépassait les cadres purement étatiques. Mais à supposer que Vienne retrouve une telle place, ce sera en tant que capitale régionale, non plus en tant que capitale d'une grande puissance. L'avenir de Vienne n'est pas, à ce titre, comparable à celui de Berlin.

RL : D'une manière générale on pourrait concentrer votre propos autour d'une "impossibilité double", formule qui apparait dans votre ouvrage: d'abord un "oubli impossible", le fait que la Shoah est irrémédiablement liée à l 'Allemagne et à son histoire, et de l'autre côté, un souvenir qui également est impossible. Oubli impossible, souvenir impossible. Une question parallèle sur les polémiques récentes qui ont concerné le passé du président de la République française François Mitterrand, et les responsabilités de la France dans le génocide des juifs: n'y a-t-il pas là aussi oubli/souvenir impossible, et comment analysez-vous le débat des historiens en France sur cette question en termes d'approche franco-allemande ? Une historikerstreit française au sens de réélaboration, y compris conservatrice, du passé est-elle possible et surtout dans quel sens? Ne peut on pas enfin insister sur le fait que malgré l'enjeu ou la dérive conservatrice de la querelle, elle a eu au moins un grand mérite, celui de parler enfin de cette période, car il faut dire qu 'à part quelques remarquables exceptions, le silence sur cette époque a été particulièrement long ?

Enzo Traverso : J'essaierai de répondre en deux temps, quoique je ne sois ni Français ni Allemand. La notion de "culpabilité" allemande est extrêmement ambiguë bien que Jaspers ait placé sous ce signe tous les crimes qui ont été perpétrés pendant la guerre. Quant à moi, je préfère utiliser la notion de "responsabilité historique". Je ne crois pas que le nazisme soit né par hasard en Allemagne. Evidemment on peut expliquer le nazisme dans le strict contexte de l'histoire de l'Allemagne, mais il faut aussi le ramener à ses racines européennes, car il s'agit en réalité d'une profonde rupture de civilisation au sein du monde occidental dans son ensemble. Cela nous amène à repenser tout le parcours de la modernité. En même temps, on ne peut pas démoniser l'Allemagne d'une façon unilatérale. Il serait absurde à mon avis de raisonner avec des catégories nazies en présentant l'Allemagne comme l'incarnation du mal au même titre que les nazis pouvaient eux-mêmes considérer les juifs comme l'incarnation du mal. Il serait aussi absurde de vouloir attribuer toute la faute à l'Allemagne: c'est une façon de blanchir les responsabilités que plusieurs autres pays européens portent à l'égard des crimes nazis, non seulement à l'égard de l'extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux, mais également à une autre échelle, des persécutions et des éliminations subies par les nations slaves, les opposants communistes et les homosexuels. Les déportations ont eu lieu non seulement en Allemagne et en Pologne mais aussi en France, en Belgique, en Italie, en Hollande, dans les Balkans, et dans toute l'Europe. Je parle dans mon ouvrage de "double impossibilité" de l'oubli et de la mémoire, parce que les témoins de la deuxième guerre mondiale sont destinés à disparaître, et parce que plusieurs générations actuelles n'ont pas vécu ces moments là. Ils ne peuvent pas se souvenir, mais sont tenus cependant à ce "devoir de mémoire", à cette impossibilité de l'oubli. Je suis convaincu qu'une culpabilité existerait si les nouvelles générations refusaient d'assumer cette responsabilité léguée par l'histoire. Il faut porter cet héritage. Il ne nous rend pas coupable mais nous devons l'avoir toujours à l'esprit pour assumer de manière responsable le présent. Le fait que les comptes avec le passé ne soient pas réglés a aussi des répercussions très concrètes sur la façon dont aujourd'hui en Europe on traite le problème brûlant de l'immigration, du racisme, de la xénophobie, etc.

RL : Peut-on considérer comme un début d'Historikerstreit les polémiques récentes sur les "lapsus présidentiels" en France ? Je pense en particulier à la succession de prises de positions et d'articles plus ou moins savants qui ont alimenté le débat...

Enzo Traverso : Je crois en effet que la polémique sur Mitterrand et Vichy rentre tout à fait dans cette problématique. Ce débat en France n'est pas vraiment une "Querelle des historiens" comparable à celle qui a eu lieu en Allemagne, car il n'y a pas le même clivage entre des écoles bien définies ni la même violence polémique. Il en présente néanmoins quelques traits communs, notamment à cause de son impact sur les médias. En France, le débat sur le régime de Vichy a été amorcé par les travaux d'un historien américain, Robert Paxton, et cela remonte déjà à une vingtaine d'années. Ce débat est né plus tard en France qu'en Allemagne (où l'Historikerstreit n'est que la dernière étape d'une longue saison d'études historiques sur le nazisme) surtout à cause des conséquences culturelles, politiques et aussi mémorielles de la Résistance, dont l'ampleur fut certes incomparablement supérieure à celle de l'antifascisme allemand. En France, la Résistance a pu agir comme une sorte de "rachat" national qui a jeté le voile sur les responsabilités françaises dans les crimes de la deuxième guerre mondiale, avec le résultat d'anesthésier le passé. Grâce à ce consensus national, la réalité de la Résistance s'est progressivement transformée en mythe fondateur de la nation et de la démocratie françaises d'après guerre. Les conflits qui ont traversé la société française pendant la période de la guerre, de l'occupation et de la collaboration ont été effacés sous l'image mythique d'une France unanime et compacte sous le signe de la Résistance. Cette image mythique, partagée aussi bien par la mémoire antifasciste et communiste que par la tradition gaulliste, a subsisté plus longtemps qu'en Allemagne où il n'y avait pas eu de véritable Résistance, où les responsabilités étaient beaucoup plus évidentes, où le régime avait duré douze ans, conquis l'Europe tout entière et conçu le génocide juif. En France donc, cette impasse sur le passé à pu durer trente ans d'une certaine manière. Aujourd'hui finalement on est obligé de reconnaître que Vichy ne fut pas seulement unc parenthèse due à l'occupation allemande, mais que dans ce régime se sont coagulés plusieurs éléments d'une histoire tout à fait française: la tradition de certains courants nationalistes et fascistes de souche bien française. Le cas Mitterrand, qui n'est certes pas isolé, a révélé une fois de plus les racines solides du régime de Vichy dans la nation française. Beaucoup de gens qui, comme lui, abandonneront le champ de la collaboration pour choisir celui de la Résistance, avaient au départ adhéré à un état qui incarnait à leurs yeux, à juste titre, une tradition nationale et non pas une simple création artificielle des forces d'occupation. On assiste au même débat en Italie, où depuis quelques années, et pour la première fois, l'historiographie de gauche a intégré l'interprétation de la Résistance sous le concept de "guerre civile", en abandonnant la vision traditionnelle de la Résistance comme mouvement de la nation toute entière contre le "nazifascisme". Ces exemples nous montrent que les responsabilités sont partagées et que le passé nazi nous concerne tous, qu'il ne s'agit pas du seul passé nazi, mais beaucoup plus gravement du fascisme en général comme phénomène européen dont le nazisme a été une facette dont il ne faudrait pas effacer la singularité, et qui ne peut pas être isolée. Je suis convaincu que le nazisme n'est pas né par hasard en Allemagne, mais on ne peut pas comprendre le nazisme si on étudie seulement l'histoire de l'Allemagne. On peut comprendre le nazisme à la seule condition de le situer dans un contexte européen, car le fascisme est né en Italie avant de s'étendre à l'Allemagne, il a existé dans plusieurs pays européens. Les crimes nazis de la seconde guerre sont le produit d'une constellation historique dans laquelle ont pu se combiner de manière infernale des éléments épars qui étaient déjà présents dans l'Europe de cette époque. Le fascisme en Italie, le nazisme, le franquisme ou le pétainisme sont des problèmes inséparables qui ont des racines communes.