Conflit Israélo-Palestinien
Conflit Israélo-Palestinien

11 septembre 1994. Michel Eckhardt-Elial, directeur de la revue Levant entraîne la délégation Française vers les salons de l'aéroport Ben Gourion. Enrico Macias, Haïm Zafrani, Daniel Sibony, votre serviteur et les délégués des pays arabes font connaissance. Nous avons été contactés à la dernière minute mais aucun d'entre nous ne s'est dérobé à l'initiative majeure du cabinet du Président Ezer Weizmann: réunir, pour la premiere fois en Israël, des écrivains et des artistes arabes et juifs du monde entier. Un jeune homme se présente à nous: Ofer Bronstein, 35 ans, brun, dynamique. Nous le comprenons rapidement — il est l'un de ces jeunes loups de Shimon Perès, qui ont changé la nature même des contacts avec Arafat et certains pays arabes. D'origine sépharade, il parle à tous la langue du coeur. Il connaît et respecte les mentalités du Maghreb et du Proche Orient et dialogue avec un naturel confondant avec les nouvelles générations libérales montantes autour de la Méditerranée. Son message est simple et clair pour chacun d'entre nous. Créons la Paix est un colloque historique. Non seulement le Soudan, la Syrie, le Maghreb, l'Egypte y ont envoyé des représentants pour la première fois, mais il s'agit aussi du prologue à une vision d'envergure, la première pierre d'un pont socio-économique et culturel entre les pays d'une même région du monde. Un prélude à la rencontre de la fin octobre au Maroc, qui rêvera un marché commun de la Méditerranée avec Israël ! L'équipe d'Ofer est celle du Centre International pour la Paix au Proche Orient. Son maître de cérémonie est l'israélien arabe Salman Natur, qui nous présentera écrivains et artistes palestiniens, israéliens et jordaniens. D'emblée, un petit miracle se produit: beaucoup se saluent et dialoguent en français et se rendent compte que leur mémoire est remplie des mêmes lieux, de la même chaleur, des mêmes sensibilités. Le premier dîner est déjà comme des retrouvailles. Cette première impression sera-t-elle durable ?

12 septembre. Nous attendons Shimon Perès pour un petit déjeuner que nous espérons sans tensions. Je me penche vers le Professeur Zafrani: "est-ce la place d'un poète d'assister à une rencontre si politique?" ll sourit et répond avec vivacité: "vous allez planer au-dessus de nous !" La suite allait lui donner en partie rai son... Shimon Perès entre, nous salue et aussitôt s'adresse à tous sans notes et sans détours: "Les poètes rêvent l'Avenir et les hommes politiques essaient tant bien que mal de suivre... Mais cette fois, c'est le contraire ! L'équipe israélienne et Arafat ont osé franchir un pas considérable, ont osé rêver l'Impossible et nous vous demandons de rêver et de construire la paix avec nous !". L'émotion est là. Elle circule en chacun. Perès a exprimé a plusieurs reprises son projet d' une "Fédération", d'un "Marché Commun" dc la Méditerranée. Ce matin, il s'agit de savoir si nous pouvons donner une âme et une parole à cette utopie. Tour à tour, Ali Salam (Egypte), Medhi Qotbi (Maroc), des délégués Syriens, Tunisiens se dressent et soulignent l'importance du changement de vision assumée par le Ministre des Affaires Etrangères: situer Israël au coeur du Bassin méditerranéen et non plus seulement dans la sensibilité Européenne ou dans le Matérialisme à l'Américaine... Mais tous rappellent la fragilité extrême de la situation: le danger fanatique est partout! Le sociologue Franco-Marocain Adil Djazouli est au bord des larmes. Les délégués français sont bouleversés. Daniel Sibony et moi-même remercions Shimon Perès à voix basse, comme pour une confidence qui étonne la très discrète équipe de la sécurité. Nous regagnons nos sièges et nous croyons traverser une frontière compacte, non celle qui sépare, mais celle qui réunit. Un journaliste marocain, Khalid Jamaï fera, lui, disparaître toute forme de distances entre nous tous en criant que les frontières de la terre ne sont rien et que le coeur humain n'en connaît pas ! Khalid n'est pas un rêveur. C'est un réaliste. C'est aussi un ami et un compagnon de route de Yasser Arafat !

Arafat! C'est vers lui que nous filons en autobus... dans le silence dense de nos sentiments fort divers ! Allons-nous rencontrer le "mythe" que certains admirent ou le symbole affligeant de l'ennemi sanguinaire qui a causé tant d'angoisses au peuple Juif ? Nous traversons le poste-frontière surveillé par des soldats palestiniens en uniformes bleus. Et soudain... la réalité succède à nos imaginaires mélangés. La misère est là, implacable. Les rues ne sont que ruines et haillons. Le peintre soudanais Mohamed Omar Khalil nous traduit les inscriptions sur les murs. Gaza est divisée en deux: d'un côté, l'influence du Hamas (armé et financé par l'Iran), de l'autre, l'influence (souvent contestée) d'Arafat. La brisure se lit dans les lieux, sur les visages. La brisure est aussi incontournable dans les gestes, dans le regard du leader palestinien. Laché par les pays arabes, ne recevant pas l'aide promise par l'Occident (a-t-il su proposer les bases d'un projet économique ?), Arafat a franchi une frontière en lui-même... Mais il ne sait pas toujours affronter les réalités douloureuses que vit son peuple et qui le blessent. "Ne me laissez pas seul !", "Aidez-nous !", répète-t-il. Son message s'adresse aux intellectuels des pays "frères" qui viennent le voir pour réaliser un acte concret: une rencontre avec des israéliens, pour authentifier sa propre démarche.

Enrico Macias chante a capella Le Grand Pardon. Des hommes se parlent, se souviennent, échangent leurs espérances: c'est simple et sans fausses illusions. C'est un dialogue.

L'après midi est consacré à la longue réception organisée par le Président Ezer Weizmann: chants, poèmes, discours se succèdent dans un fracas de langues et d'accents. Un éditeur tunisien, la jeune Ashraf Azzouz, s'adresse en français à l'auditoire prestigieux, ambassadeur d'Egypte en tête. Elle traduit les sentiments du groupe sans agressivité, sans préjugés,mêlant israéliens et palestiniens dans son appel à la compréhension et la collaboration culturelle et économique.

13 septembre. Rencontre avec des membres de la Knesset: Elie Dayan, Raffi Elloul, Yossi Ouanounou. Khalid Jamaï soulève la question vitale, urgente: Que sera le projet Créons la Paix qui nous réunit si 50 % de la population palestinienne reste au chômage, si les responsables israéliens n'agissent pas? Ahmed Fawzi, assistant de Boutros-Ghali à l'ONU nous apprend qu'hier Shimon Perès a demandé à son "patron" de faire débloquer l'aide promise par le Japon. Elie Dayan rappelle que 700.000 israéliens vivent sous le seuil de pauvreté. Ainsi que 70 % de la population egyptienne. L'Economie ira-t-elle plus vite que l'Intégrisme?

La journée du 13 septembre, veille de Kippour, le groupe se scinde en deux: certains iront à Eilat, puis à Akaba. Je reste, ainsi que Daniel Sibony, Abdelkébir Khatibi, nouveau directeur du CNRS marocain, à Jérusalem. Je dois enregistrer une émission pour Kol Israël et rencontrer des journalistes israéliens. J'expose mes idées, mes impressions à A. Ben-Abraham sur l'antenne nationale: l'Utopie peut être un choix — et un choix juif par excellence — ce fut celui de Walter Benjamin avant la Deuxième Guerre Mondiale, pour signifier la modernité de l'héritage Hébraïque. Nul ne souhaite oublier les victimes israéliennes ni ignorer les craintes que peuvent inspirer les "revirements" des palestiniens. Mais l'Avenir doit parfois redéfinir le Passé. Les relations des "dhimmis" juifs avec les pays arabes n'ont pas été faciles mais moins effroyables que ce que l'Occident a parfois réservé aux juifs de la Diaspora: l'arbitraire et la destruction programmée. Mon interlocuteur me comprend: un reportage sur les oubliés de l'équipée Sioniste (les "Cananéens") lui a coûté sa place à la Télévision. Il sait qu'être Hébreu n'est pas être forcément ni uniquernent... Européen. Mais ma vision ne sera pas partagée par les journalistes de la presse écrite que je rencontre. La première question de certains d'entre eux sera: "Etes-vous arabe?". Un journaliste du Jérusalem Post (édition française) m'expliquera que la population israélienne reste méfiante. Comrnent en serait-il autrement? Le sang et le deuil sont le vécu d'un peuple, dont l'aspiration à la paix et à l'Ethique universelle est sans cesse niée ou menacée! Et si l'enjeu même, cette fois, modifiait vraiment les rapports entre les nations ? Et si le projet (le rêve) économique ouvrait la voie à une vraie rencontre de l'autre? Même si l'équipe de Rabin perdait les prochaines élections, ces questions resteraient incontournables.

Kippour 5755. Les juifs vont dans leurs familles, les délégués arabes visiteront la Vieille Ville et les lieux saints des trois religions monothéistes.

15 septembre. Cocktail d'adieu à Yaffo. Les adresses s'échangent, les projets se nouent, les larmes viennent. Uri Bat-Ner, Directeur des Affaires Culturelles et Scientifiques du Ministère des Affaires, traverse la foule des 400 délégués et s'adresse à moi au titre du groupe francophone. Son propos est direct, brillant: "On accepte de plus en plus les juifs en Europe et de moins en moins le Judaïsme (...). Je sais les doutes que suscitent nos initiatives pour la Paix dans la communauté française. Et bientôt nos réalisations avec le Vatican. Un poète comme vous peut partager notre rêve. Mais nous, nous en ferons une réalité. Dites-leur."

Voilà qui est fait. Avec espoir et fraternité. Dans le concret.