Gabriel Garcia Marquez
Gabriel Garcia Marquez

"Plus l'écriture est transparente, plus on découvre la poésie". Par cette sentence synthétique et profonde qu'il place dans la bouche d'un des personnages de son dernier roman, De l'amour et autres démons, Gabriel Garcia Marquez semble vouloir nous donner la clé pour l'interprétation de son art. En effet, la brève, tragique et éblouissante saga d'une belle jeune fille piégée dans les filets du Saint-Office dans une ville de l'Amérique hispanique, que l'écrivain colombien vient d'offrir à ses lecteurs est un exemple magistral, un de plus dans son oeuvre déjà immense, de prose travaillée avec rigueur et dans une perspective poétique, où l'auteur sertit, comme dans un délicat mécanisme d'horlogerie, des images, des personnages, des dialogues et des situations, soignant les rimes les plus intimes, les assonances et les allitérations de chaque discours.

De l'amour et autres démons de Gabriel Garcia Marquez est la description percutante d'une idylle irrésistible et impossible entre deux êtres que tout sépare: un jeune prêtre espagnol "au souffle court et aux mains brûlantes" et une jeune fille créole "au corps harmonieux recouvert d'un duvet doré presqu'invisible", mais habitée par les diables yorubas ramenés d'Afrique par ses esclaves noires. C'est aussi l'histoire d'un marquis ruiné, de sa femme étouffante, d'un couvent de soeurs clarisses, d'un chien furieux qui mord quatre passants, d'un exorcisme extravagant, d'une éclipse de lune, d'un vice-roi bigot, d'une esclave abyssinienne à la perfection affolante, d'un médecin juif converti lecteur de Voltaire et défenseur des romans de chevalerie.

Mais dans De l'amour et autres démons, où humour et tragédie se mêlent fréquemment, ce ne sont pas tant les nombreux prodiges et péripéties qui surgissent qui rendent si importante cette oeuvre. Ce sont la vision particulière d'un monde qui n'est plus là - la Cartagène des Indes du XVIIIe siècle -, la force de l'expression et l'insolente dextérité du narrateur qui en font une oeuvre maîtresse. Ce qui enivre le lecteur de langue espagnole c'est, surtout, la phrase impeccable, exquise, de Garcia Marquez, grâce à laquelle le merveilleux surgit sans fracas et arrive intact au lecteur jusqu'à le faire léviter de bonheur. En effet Gabriel Garcia Marquez, prosateur de renom, parvient à glisser dans le texte quelques fleurons d'ardeur poétique, genre avec lequel depuis longtemps déjà il cultive d'anciennes et secrètes relations. Sans avoir jamais publié un seul vers, ce fut grâce à la poésie que ce prix Nobel colombien s'intéressa à la littérature au cours de ses années de vie d'étudiant à Zipaquira. Bien avant de découvrir Franz Kafka et William Faulkner, Garcia Marquez fut ébloui, entre autres, par Garcilaso de la Vega, grand poète de la Renaissance espagnole. Curieusement, ce nom réapparaît avec force dans De l'amour et autres démons, car un de ses personnages, Cayetano Delaura, se prétend descendant direct de Garcilaso et exprime sa passion désespérée en récitant à sa bien-aimée des vers enflammés de celui-ci.

Le style de Garcia Marquez, sur tout depuis Pas de lettres pour le colonel (1958), est réfractaire au lieu commun, au tour routinier. S'il a bien écrit un roman dans un langage relativement sobre comme L'amour au temps du choléra (1985), Gabriel Garcia Marquez, grâce à des juxtapositions inattendues, à des adjectifs insolites, parvient à des descriptions d'où s'exhale un souffle poétique rond, inévitable. Dans De l'amour et autres démons, les exemples abondent: "Le marquis rassembla toutes ses forces pour se relever du hamac, s'effondra devant elle et éclata d'un sanglot amer de vieillard devenu inutile". Dans une autre scène d'intérieur, le lecteur pourrait se demander si c'est Garcia Marquez qui écrit ou si c'est Vermeer de Delft qui peint: "Sierva Maria était assise, la tunique toute raide et les mules sales, cousant lentement dans un coin illuminé par sa propre lumière". La phrase de Garcia Marquez n'est pas celle de Proust, longue et labyrinthique, riche en incidents et autres digressions pertinentes. C'est plutôt une phrase avec pas plus de deux subordonnées, mais toujours féconde, harmonieuse et qui résonne d'échos musicaux: "Ils continuèrent à faire l'amour au moment de la sieste, à la va-vite et sans y croire, à l'ombre évangélique des orangers". La forme littéraire, plus encore que la trame du roman proprement dite, est la pierre d'angle sur laquelle reposent toute la beauté et la force de ce dernier roman. Concentré étrange de clarté et de complexité, le roman de l'auteur de Cent ans de solitude (1967) est, en général, un miraculeux assemblage d'éléments dissemblables: une histoire de base, sur laquelle une trame se superpose, invisible, telle une clé double où les paradoxes s'accumulent sans jamais devenir un poids mort dans le récit. Tout repose sur la phrase. Jamais gonflée de formules ni de mots parasites, la phrase de Garcia Marquez peut s'allonger, divaguer, et même décliner, mais elle culmine toujours avec brio pour toucher au vif la sensibilité du lecteur: "lls se croyaient heureux, peut-être l'étaient-ils, jusqu'à ce que l'un d'eux dise un mot de trop ou fasse un geste en moins, et la nuit se pourrissait en une dispute de vandales qui démoralisait les molosses". Garcia Marquez semble ne pas l'admettre, mais il est évident que son oeuvre évoque quelque part celle de Gustave Flaubert. Garcia Marquez, comme l'auteur de Madame Bovary, accorde une immense attention à la forme. Le roman est, doit être, une oeuvre d'art. Comme chez Flaubert, la phrase en prose est aussi précise, rythmique et inchangeable que si elle était en vers. Là réside le secret de son succès. Garcia Marquez pourrait adopter par conséquent la devise de Flaubert dans le sens que la beauté de la phrase est la garantie de la vérité. De fait, la vérité est présente à chaque page de De l'amour et autres démons. Ce n'est pas par hasard que l'auteur fait dire à Abrenuncio, l'un des personnages centraux (son fugace alter ego?) que le mensonge n'entre jamais dans la nature des arts. Du point de vue du langage, le roman est riche en savoureux archaïsmes castillans que l'auteur, grand chasseur de mots, sauve de l'oubli, conscient qu'il est que ces mots, au lieu d'encombrer, rehausseront les couleurs de son décor romanesque. L'utilisation de certaines tournures anciennes, parfois incompréhensibles pour le lecteur colombien lui-même, comme dans le cas de l'intraduisible fricando malatos, transporte le lecteur à l'époque où les faits pouvaient se produire. Garcia Marquez, en revanche, a horreur des anachronismes linguistiques. Il n'emploiera jamais un mot de notre siècle pour un dialogue entre les protagonistes du roman. Au contraire, il est capable de trouver un vocabulaire obsolète, plein de charme et d'éclat, qui tombe comme une goutte de miel sur la scène en question. Les traducteurs, dans leur travail minutieux, devront avancer précautionneusement dans cette oeuvre. Sa rigueur fait que Garcia Marquez n'écrit pas vite.

A la différence de Stendhal, et paraphrasant Aragon, l'auteur de Chronique d'une mort annoncée (1982) "ne fait pas écriture de tout". Sa méthode est au contraire laborieuse et lente. Son exigence le fait hésiter jusqu'au dernier moment, parfois même après avoir terminé le livre. il affirme avoir ainsi fait onze versions différentes de son dernier roman et avoir cor- rigé six épreuves complètes déjà imprimées. De l 'amour et autres démons est le point culminant d'une manière de travailler la chose littéraire. Il est pour lui, peut-être, le début d'une nouvelle étape. En effet il y a dans ce dernier roman des indices, des présences, de nouveaux tics indiquant que la sensibilité de l'auteur s'étend à d'autres domaines. Pour la première fois, l'éloge des animaux est explicite. Abrenuncio, qui aime son cheval comme un être humain, en vient à proclamer cette grande vérité: "L'incommunicabilité avec les chevaux a fait prendre du retard à l'humanité". Garcia Marquez raconte aussi que le marquis entretint une amitié "quasi humaine" avec son molosse. Le livre est plein de belles visions où les hirondelles, les chats, les brebis, les chiens et les alezans se disputent le protagonisme de la page, dans des scènes de pur style surréaliste: lors de la fuite massive et étrange des animaux de la ferme, les oiseaux migrateurs se retirent à pied, cheminant sous la pleine lune. Le molosse se réveillera à son poste de garde, face à la chambre du maître, seul. Il y a aussi une phrase symbolique, dont il faudrait déchiffrer l'énigme: "Des cheveux de cent ans ne sont pas oeuvre de Dieu". Un tel précepte, comrne nombre d'autres cachés dans le texte, finissent par attirer l'attention du lecteur, tant ils semblent être un discours dans le discours, constituer un métalangage qui pourrait être annonciateur de nouvelles veines narratives, de nouveaux confins, de nouvelles illuminations chez ce formidable créateur.

Gabriel Garcia Marquez évoque également dans cet ouvrage une problématique philosophique peu abordée jusqu'alors dans ses romans antérieurs. La religion, et parfois la démonologie de la Colombie carribéenne, ou encore de ce qu'il nomme avec dédain "l'esprit scolastique" ("l'essentiel n'est pas que tu croies, mais que Dieu continues à croire en toi") semblent être l'autre fil conducteur secret de l'oeuvre, dans laquelle ne manquent pas les citations étonnantes de Saint Augustin et de Thomas d'Aquin. L'une de ce dernier, par hasard, est celle qui explique le prodige qui marque le début du roman: "Il paraît que les cheveux ressusciteront beaucoup moins que les autres parties du corps". Notre auteur a tiré cette phrase de Questiones disputae, un ouvrage où le thème central est justement celui de la vérité... Le paralogisme de Thomas d'Aquin est flagrant et presque attendrissant, et pourtant Garcia Marquez débute son roman avec lui. Et ce qui se passe dans les trois premières pages s'oppose au raisonnement faux, bien que de bonne foi, du théologien italien. Son "règlement de compte" avec celui-ci est donc bref, subtil, délicat, presque imperceptible. C'est une plaisanterie aussi fine que délicieuse.