Adonis
Adonis

Aurait-on le droit de parler d'un nouveau recueil de poèmes à propos de ce dernier livre d'Adonis, Soleils seconds ? Ou plutôt et simplement d'un choix de poèmes rassemblés dans un volume qui, à l'origine, n'a jamais existé comme tel en langue arabe? Jacques Berque qui a connu Adonis depuis son jeune âge et suivi son itinéraire poétique fulgurant, a tenu dans cette oeuvre à déposer sa précieuse empreinte en contribuant, par son savoir de l'éthique et de la poétique arabo-musulmane, à présenter le message d'un poète dans ce qu'il a de spécifique et d'universel. Ainsi voit-on se succéder treize textes écrits dans des temps et des espaces différents reflétant fidèlement le double parcours d'Adonis: celui extérieur dans le monde, et celui intérieur dans le Soi. Et si l'oeuvre respecte un ordre chronologique de juxtaposition, les premiers textes posent déjà toutes les grandes préoccupations du poète, formulées sous forme de dialogue-réfraction entre l'être et le monde, l'ordre et le néant, la raison et la folie, le Bien et le Mal, le temps et la liberté, le poète étant là un espace ouvert aux paroles confuses et interrogatives. Et le dialogue continue dans cette oeuvre synthèse, dialogue des imaginaires où l'on voit Adonis modifier les époques, les mêler les unes aux autres, les rattraper en poème ou en rêve. Le voici s'identifier dans un texte au "Gerfaut de Quraysh" (731-788), chassé de Damas par les Abbassides, et devenu pour le poète le symbole de sa propre errance et d'une transmission à l'Occident des moissons de l'Orient qui fera surgir une "Andalousie des profondeurs" assimilée au pouvoir d'apprivoiser l'étrange et de créer en toute liberté. Et le voilà, dans un autre texte, explorant une autre terre, une terre seconde, la femme vers quoi son corps, tel un navire ou une vague, tend fatalement à s'abîmer sur sa rive. Des hommes il en fait une immense cohorte marchant frénétiquement sur la route des femmes, même si la mort guette ce chemin, telle "une parole vouée à la terre". Et, si rien ne sert de se souvenir, le poète ne manque pas de témoigner que l'histoire est aussi une femme que, dans cet Orient tant chéri, l'on cache derrière le voile de la droiture. Et par égard pour l'histoire, là-bas, tant de remparts sont soulevés derrière lesquels "la parole devient statue" et les mots des chaînes ou des courges. Mais, en attendant une autre aube, Adonis n'abandonne pas cette autre Damas qui habite sa chair. Et voilà pourquoi il porte entre ses mains des semences de paroles qui sont "pigeons parfois, parfois gerfauts, ou encore levains". Est-ce pour cela, dit-il à la femme/Médina, qu'il écrit pour lui appartenir, la déchiffrer, même s'il voue à ses fils toute sa fureur, puisqu'il n'enseigne à sa vie qu'une seule route: celle du corps, et qu'il dit à son langage un seul mot: liberté ? Dans sa transe inspiratrice, dans ses duvets d'ivresse, le poète "épousera une nuée pour ne jamais savoir auprès de qui trouver asile". Il logera au plus profond de la racine, à l'ultime de la vague, au sem du tonnerre, en renouvelant le visage de l'homme et de la création.