Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne, à la veille de ses 80 ans et quatre ans après son retour en Russie au terme de vingt ans d'exil, publie ses premiers souvenirs et impressions d'Occident marqués par "une incompréhension mutuelle", dans Le grain tombé entre les meules - esquisses d'exil.

Le livre, déjà paru en Russie, est publié pour la première fois en Occident par Fayard qui détient les droits mondiaux pour Soljenitsyne. Ces mémoires font suite à ses souvenirs soviétiques Le chêne et le veau où il racontait les batailles menées contre les autorités politiques, policières et "intellectuelles" dans son propre pays. Prophète trop perspicace pour être reconnu comme tel aussi bien dans son pays qu'à l'étranger, le prix Nobel de littérature en 1970 est projeté contre son gré en Occident en 1974. Soljenitsyne pense avoir déjà tout vu, tout entendu, tout subi chez lui. Erreur, il se heurtera surtout et avant tout à l'incompréhension. "Dès le début, la mésentente s'installa entre les médias occidentaux et moi. Nous ne sûmes pas nous comprendre", écrit-il. Victime d'abord d'un harcèlement de type paparazzi en Suisse, il devra ensuite lutter pour tenter de faire comprendre ses positions à une presse plus intéressée par l'anecdote que par le contenu d'une oeuvre ou d'une intervention, plus rapide à diffuser une fausse nouvelle (Soljenitsyne partisan de Pinochet) qu'à réussir une interview en profondeur. Soljenitsyne reconnaît qu'il n'a pas toujours su se conduire en occidental, qu'il lui a fallu du temps pour comprendre enfin que l'important pour lui était son travail, son oeuvre historique et littéraire. Il raconte par le menu les différentes étapes de cette "incompréhension mutuelle", notamment La lettre aux dirigeants soviétiques jugée incongrue et déplacée par nombre de journalistes se targuant de bien connaître l'URSS, le fameux discours de Harvard dans lequel il fustigeait l'Occident en général et l'Amérique en particulier. Il évoque les péripéties, les difficultés dans lesquelles se trouve plongée sa famille pour trouver un hâvre de paix où il pourra poursuivre son oeuvre. Il finira par choisir le Vermont. Soljenitsyne démonte aussi des tentatives insidieuses du KGB pour lui porter tort à l'aide d'anciens ressortissants de l'est plus ou moins bien vendus à la cause. C'est aussi l'accueil réticent que lui fait la troisième émigration russe (les intellectuels dissidents), inquiète de l'arrivée de cette star qui peut leur faire de l'ombre. Soljenitsyne parle aussi des embrouilles, les problèmes financiers et les "rapaces" qui se sont jetés sur les droits d'auteur et les contrats d'édition notamment pour L'archipel du Goulag, droits qu'il avait pourtant entièrement cédés au "Fonds social russe" pour les prisonniers politiques en URSS. Ce sont enfin ses impressions de voyages en Europe ou dans le Nouveau Monde, ses rencontres de toutes sortes et surtout cette assurance qu'il reviendrait en Russie (les souvenirs datent de 1978) et que le communisme s'écroulerait.