Robert Solé
Robert Solé

En cette fin de XXe siècle, le Proche-Orient est plus souvent synonyme de violence, d'intégrisme religieux et de fanatisme que de paix, de pluralisme religieux et culturel et de tolérance. Il ne s'agit pas ici d'idéaliser l'Empire ottoman affaibli, avant sa disparition aux lendemains de la première guerre mondiale, ainsi que ses provinces arabes en pleine effervescence pour obtenir leur autonomie. ll faut pourtant rappeler que ces sociétés pluri-ethniques, pluri-culturelles et pluri-communautaires vivaient - sauf au cours de crises ponctuelles - dans une entente souvent exemplaire exprimant un équilibre entre majorité et minorités. L'Empire et ses provinces, par les Tanzimat ou Réformes cherchaient alors à s'ouvrir à la civilisation occidentale et trouvaient leur inspiration en Europe pour accéder à ce qu'on a appelé par la suite "la modernité" . Parmi les premiers à avoir compris cette évolution, les syro-libanais d'Egypte, plus particulièrement les grecs-catholiques, se sont voulus des passeurs et des intermédiaires. C'est la chronique d'une Saga grecque catholique, celle des familles Touta et Batrakani, que Robert Solé a finement et intelligemment reconstituée avec le talent conjugué du journaliste et du conteur. Sa trilogie couvre un siècle qui va du temps de Mohammad Ali à celui de Gamal Abdel Nasser.

Le premier livre, paru en 1992, Le Tarbouche, Prix Méditerranée, évoquait la période la plus récente allant, au Caire, du début du siècle à la chute du roi Farouk, et nous présentait d'une manière truculente l'ascension irrésistible, économique et sociale, d'Elias Batrakani, qui, en plus de ses multiples affaires de représentations pharmaceutiques, crée la première fabrique nationale de tarbouches. Le Sémaphore d'Alexandrie, publié en 1994, couvrait un quart de siècle des années 1860 aux années 1885 et nous mettait au coeur du creusement du Canal de Suez par Ferdinand de Lesseps et de l'émergence de la presse égyptienne, dont les premiers champions sont des grecs-catholiques.

La Mamelouka, que Robert Solé nous offre cet automne vient combler l'espace temporel séparant les deux précédents ouvrages. Sur fond de lutte coloniale entre la France et la Grande Bretagne, c'est en 1882 l'installation des Anglais en Egypte, ce sont les troubles du Soudan et l'intervention anglo-égyptienne, c'est la fameuse affaire de Fachoda, et parallèlement pour la France - conséquence d'accords de troc colonial - les mains libres en Afrique du Nord et plus particulièrement en Tunisie. Emile dit Milo, un des représentants de la grande famille des Touta, photographe de son état, plein de verve et d'humour, utilisant le bluff pour compenser son manque de moyens matériels (il se dit le photographe des consulats alors qu'il n'a pas de consuls comme clients!), se balade sur la plage de sable de Fleming et aperçoit une jeune femme installée devant son chevalet au bord de l'eau. Il tombe aussitôt amoureux de Doris Sawaya, elle aussi de famille syro-libanaise grecque-catholique. L'idylle est vite transformée en un mariage qui métamorphose les conditions de vie modestes de Milo et son exercice de la photographie. Doris abandonne la peinture et s'initie subrepticement à la photographie. Aux portraits posés et conventionnels faits par son mari, elle préfère le naturel et la vie intérieure de ses modèles. "Je ne cherche pas à embellir, mais à arracher un masque", écrit Doris dans son carnet de pose, "Dénuder les visages en quelque sorte". Grâce à son talent et aux conseils de L'Amateur photographique elle réussit des portraits qui la rende célèbre - tout particulièrement ceux du Khédive et de Lord Cromer - et permet ainsi à son mari, aux talents commerciaux certains, de faire fortune. Trois filles naissent de ce mariage et Doris ne se lasse pas de son mari, jusqu'au moment où celui-ci se sent menacé par le succès de sa femme, commence à boire et à chercher réassurance auprès de la pulpeuse Madame Popinot, l'épouse d'un notable français du Caire. Une crise dans le couple conduit Doris au Soudan, après des péripéties que le lecteur découvrira en lisant, comme il saura pourquoi on l'appelle Mamelouka. Doris fait au Soudan un reportage photographique pour le journal Le Sémaphore d'Alexandrie et elle y aura une brève aventure avec le bel officier anglais William Elliot, qui la poursuit de ses avances depuis des années. En son absence, Milo dépérit et de son côté la Mamelouka se lasse vite de l'athlétique britannique et ne parvient pas à vivre sans Milo, l'homme de sa vie.

La construction des trois ouvrages - les chapitres sont denses et courts et se lisent avec plaisir - obéit au même équilibre entre les évènements historiques, adroitement décrits pour apporter l'information essentielle mais jamais pesante, et la vie amoureuse et sociale des héros, vrais représentants de leur communauté grecque-catholique. Le fourmillement de détails historiques allant des faits majeurs aux anecdotes souvent drôles se conjugue parfaitement avec le destin des personnages, croqués dans leurs moeurs spécifiques de minoritaires chrétiens, toujours entre deux mondes, celui de leur appartenance originelle et celui de leur rêve d'ailleurs européen. Du vêtement à la table (on sert tous les dimanches la fameuse molokhiya ou la koubéiba), de l'ameublement aux voitures, tout est fait pour exalter le paraître, si nécessaire à l'identité des protagonistes. Les expressions traduites de l'arabe ou les mots intraduisibles comme Yala ou Smala, pour n'en prendre que deux, émaillent le discours et lui donnent toute sa couleur. Robert Solé excelle aussi par ses formules brèves telles des aphorismes: "Une journée sans tric-treac ,c'est comme une messe sans communion" ou encore "A quoi sert-il d'abolir l'esclavage des individus si c'est pour établir celui des nations". Dans le Tarbouche, Henri Touta répétait à propos de sa communauté: "Nous ne sommes rien". Georges Bey Batrakani disait avec plus de justesse: "Nous ne sommes pas syriens, nous ne sommes pas égyptiens, nous sommes grecs-catholiques". Par petites touches impressionnistes, l'auteur en dit beaucoup plus long que par des plaidoyers éloquents sur l'état de l'Egypte au XIXème et dans la première moitié du XXe siècle, sur les rapports entre la Ouma et les communautés minoritaires, sur une époque qui paraît bien révolue.