Jean Roudaut

La bibliothèque est virtuellement infinie (quelle que soit sa dimension ou sa spécificité il manquera toujours un livre: celui dont nous ignorons jusqu'à l'existence ou celui qui, à l'instant même où vous parcourez ces lignes, vient de paraître). Pis encore, tout savoir nous renvoie à notre propre ignorance. Depuis la disparition d'une parole fondatrice ou de vérités scientifiques absolues nous ne faisons qu'errer de relativité en relativité, et, à partir du moment où la hiérarchie de la connaissance devient subjective, c'est à dire arbitraire, le classement des livres peut se réduire, le cas échéant, à une ostentation du pouvoir ou à l'embellissement d'un salon; tout est vain: lire ne serait en somme qu'un divertissement, un rempart contre la réalité, une échappatoire à la conscience de notre propre condition... Mais il arrive, parfois, que le soupçon nous vienne que la vraie vie c'est la littérature (ou l'art); le seul monde réel, celui que l'on parvient à représenter (à travers les mots ou les formes); et que, par conséquent, les bibliothèques (ou les musées), loin d'être uniquement des mausolées voués à la célébration d'une mémoire dont nous serions les héritiers, sont tout d'abord ce qui conserve l'intensité de ce que des créateurs, à travers leurs oeuvres, ont vécu et ressenti, découvert et imaginé, nous permettant, en nous métamorphosant pour quelques instants en quelque chose d'autre que nous mêmes, nous fait vivre davantage. D'où l'importance de cet essai intitulé Les dents de Bérénice en double hommage à Edgar Allan Poe et à Odilon Redon. En effet, Jean Roudaut retrace, à l'aide d'une écriture précise, élégante, érudite sans jamais être pédante, à l'aide d'une sensibilité à la composition et à la matérialité de la peinture, l'histoire dans la peinture occidentale (dont on rappellera qu'elle tire une majeure partie de ses thèmes de la Bible ou de la mythologie antique, c'est-à-dire d'écrits) du motif pictural des bibliothèques et des livres comme "l'agencement de l'idée qu'une société se fait du monde à une époque donnée". Pour ce faire, l'auteur analyse nombre de tableaux emblématiques: ceux, entre autres, de Van Eyck, de Carpaccio, d'Antonello da Messina et de Raphaël — où les représentations du livre découlent du premier d'entre eux, la Bible, considéré comme la somme de tous les savoirs et détenteur de la vérité de Holbeïn et de Rembrandt — où, en rupture avec les lois éternelles et divines, la bibliothèque devient le lieu diabolique d'une contre-création que stigmatisent les Vanités; de Vuillard et de Valloton, de Van Gogh et de Manet - où elle est soit réduite à une fonction décorative ou à un sépulcre, soit métaphore de ce que l'on pressent de notre propre intériorité de Mondrian ou de Veira da Silva - où, disposée en points lignes plans et couleurs,elle n'est plus que le quadrillage "de parcelles juxtaposées étayant leur fragilité pour résister à leurs distorsions". En fait, on l'aura compris, à travers cette étude critique,l'auteur nous propose rien moins qu'une méditation sur le conflit entre notre volonté de savoir et ce qui ne cesse de lui échapper : la transmutation du clos à l'ouvert, du stable au mouvant, de la lettre à l'esprit, de l'ensemble des savoirs d'une époque considéré comme miroir du monde à l'excès qu'il nous arrive parfois d'éprouver à la lecture ou à la vision de certaines oeuvres et qui, tel un moderne buisson ardent, ne cesse de nous transporter et de nous révéler à nous-mêmes.