René de Ceccatty

L'époque nous abreuve de titres qui cherchent à nous raccoler avec la glu de l'amour. Hector Bianciotti avec Le Pas si lent de l'amour, Wiazemski avec son Hymne à l'amour. Sans compter les variations de Christian Bobin sur le coeur et l'amour, mots assez vagues pour emporter l'adhésion de tous, faute de définitions et de mise en questions plus précises. Non que nous ayons quelque chose contre l'amour, au contraire, s'il est autant d'esprit et de chair que de coeur. Mais cet "amour" sent trop souvent la religiosité et la bienpensance pour qu'on puisse lui donner tout crédit. Il est donc risqué d'Aimer. Le titre de René de Ceccatty, lui, est nu, sans emphase, direct comme un verbe d'action, de passion et de passif.

A l'occasion d'un séjour en Angleterre pour régler le leg d'une romancière décédée, le narrateur confronte son attirance pour un juriste dont la femme est enceinte avec le souvenir de sa passion déraisonnable pour Hervé. Car Harriet Norman, mise en scène dans un précédent livre de l'auteur, Babel des mers, lui lègue non seulement les lettres qu'il lui avait envoyées, mais aussi un manuscrit inédit qui raconte sa liaison avec Hervé. Le narrateur se sent-il ridiculisé, spolié de cet amour qu'il croyait lui appartenir? C'est alors qu'il détruit ce manuscrit pour prendre lui-même en charge la chronique un peu piteuse de sa liaison parcourue de cache-caches et de faux semblants. Liaison marquée de toutes les fatalités de l'amoureux trop peu payé de retour, à mi-chemin de Werther de Goethe et du Roland Barthes des Fragments d'un discours amoureux.Il serait injuste de réduire ce livre aux trop longues pages de "jérémiades" du délaissé, aux rancoeurs de qui est confronté à un amant aussi infidèle et trompeur qu'incapable d'assumer son homosexualité devant un contexte familial et social asservissant. On le lira plutôt pour le thème de la filiation et du leg littéraire. Harriet Norman est elle un avatar de Violette Leduc à laquelle Ceccatty a consacré un Eloge de la Bâtarde? Mère littéraire ou double féminin? Un autre moi en écrivain posthume? Un autre étage de cette démultiplication des figures entre l'auteur et le narrateur que seule une feuille de fiction sépare? Il y a une Voix René de Ceccatty. Qui nous parle de circonstances et de personnages peu extraordinaires, amoureux ou mourants de sida. Mais nous parle au plus près, dans un récit sans scories, hors le ressassement, parfois lassant pour le lecteur, toujours obsessionnel pour l'amoureux. L'amour n'est-il pas la répétition immobile de la vitesse de la passion? Comme cette "centaine de cartes téléphoniques usagées", ces déchets vides de la demande d'amour. En fait, malgré bien des beaux livres (Babel des mers, L'Or et la poussière), c'est surtout depuis l'écriture flagrante et simple (si elle parait naturelle, c'est non sans travail) de L'Accompagnement, chronique pour un ami mourant du sida, que Ceccatty a trouvé une voix authentique. S'y ajoute maintenant une vigueur dans la critique de l'humanité moyenne ("Comme l'humanité est putain"). Vient-elle de la maturité? D'une influence d'Hervé Guibert ? En tout cas elle donne à ce récit amer une acuité de moraliste: "Quelle horreur le réel", ou ce règlement de compte presque misanthrope avec la paternité, ce constat de solitude de l'homosexuel et de l'être, ce refus d'allégeance au couple classique, de toute compromission. René de Ceccatty se montre tel qu'il est: homosexuel, humain, pleurant volontiers, trop volontiers en larmes et désabusé. Mais ne retrouve t-il pas là une fonction essentielle du récit face à la disparition: celle de l'élégie.