Peter Hartling

Dans Dette d'amour, Peter Hartling avait raconté la vie de son père, vu à travers les yeux de l'enfant qu'il fut: d'abord en adoration devant le génie tutélaire du foyer, puis, quand le gamin adhère ardemment aux Jeunesses hitlériennes, méprisant ce père qui, avocat, dans la Tchécoslovaquie de 1938 envahie par l'Allemagne nazie, n'hésite pas à défendre des Tchèques, voire des Juifs. Ce père, résistant au courage modeste et quotidien, meurt en 1945 dans un camp russe, et Hartling lui rend un hommage tardif avec ce récit d'amour après coup (Nachgetragene Liebe, titre original du roman).

Avec Bozena, la même histoire est racontée, cette fois par la voix de Bozena, la jeune secrétaire tchèque du père, secrètement amoureuse de son patron. En 1945, accusée d'avoir été au service d'un nazi (il n'était qu'allemand), Bozena est insultée, ostracisée par ses voisins, puis condamnée au travail forcé dans une ferme. Sa vie s'y écoulera, solitaire, ponctuée de maigres joies: pour seule compagnie, une série de chiens tous prénommés Moritz, et surtout l'imaginaire présence de son ancien maître, à qui, au fil du temps, elle écrit des lettres d'amour jamais envoyées. Au seuil de la vieillesse, elle apprendra que ces lettres, qui l'ont aidée à survivre, s'adressaient depuis la première à un mort. A la symétrie cruelle des deux destins, où les personnages sont punis pour ce qu'ils n'ont pas commis, pour ce qu'ils n'ont pas été, s'ajoute la symétrie des énonciations entre les deux romans: le père raconté par le fils, l'avocat raconté par la secrétaire, double portrait en creux d'un absent radical, et portrait indirect des narrateurs. Ce qu'ils racontent, ce n'est certes pas Auschwitz, mais des vies modestes et broyées par l'Histoire, ce qui nous rappelle que Hartling est aussi l'auteur d'un Hölderlin et d'une biographie de Lenau (Niembsch ou l'immobilité), ces suicidés d'une société opaque. Bozena vivra jusqu'au printemps de Prague, qui pour elle arrive trop tard et auquel elle ne croira pas vraiment: l'Histoire et la politique n'ont dans le texte qu'une existence spectrale, tant la narratrice, brisée par ses épreuves, ne se souvient que des fictions qu'elle élabore. Paradoxalement, c'est là que résident non seulement la qualité émotionnelle du roman de Hartling — fort bien servie par la traduction sobre et sensible de Bernard Lortholary — mais aussi sa force historique.