Reinaldo Arenas
Reinaldo Arenas

Une idée reçue prétend que la critique littéraire ne sert à rien. Elle sauve au moins du ridicule: elle vous évitera la déconvenue de cette bourgeoise en goguette qui demandait l'autre jour dans une grande librairie bordelaise si La couleur de l'été de Reinaldo Arenas était le roman approprié pour aller passer quelques jours d'une fin de saison dorée sur la plage d'Arcachon. La couverture de ce roman posthume est à elle seule une page d'histoire littéraire. Arenas chez Stock? L'éditeur qui dirige cette maison est celui qui avait eu le courage de publier au Seuil les manuscrits que lui faisait parvenir avec mille difficultés le peintre Jorge Camacho qui signe l'illustration de la jaquette. Cette somme, au sens théologique (on y invoque Sainte Verge, Santa Marica dans l'édition originale publiée à Miami en 1991, un an après la mort de l'auteur) accumule, réorganise et orchestre les thèmes récurrents d'une oeuvre qui puise aussi bien dans le registre historique que biographique.

Pour fêter ses cinquante ans de pouvoir, Fidel Castro, alias Fifo, convoque à un gigantesque carnaval aux compatriotes, délégations étrangères et défunts illustres à qui il rend la vie pour l'occasion. La fête macabre, menée tambour battant, se déroule en 1999 et durera 600 pages. Toute réalité est ici investie, travestie, invertie, inversée, retournée dans un maelstrom linguistique époustouflant rendu par une traduction flamboyante. La critique universitaire a du mal à placer ce lutin qu'était Reinaldo Arenas aux côtés de figures marmoréennes comme Jorge Luis Borges, Pablo Neruda ou Juan Rulfo. Elle craint des secousses auxquelles on ne l'a pas habituée. C'est dommage! Elle verrait les enfilades d'Arenas se superposer aux délicates fresques de Pompeï et son parti pris héroï-comique et burlesque revisiter le Siècle d'Or. L'auteur réhabilite des genres affadis par l'opérette et leur redonne une efficacité satirique qui, par contrecoup, rend lourdes comme du plomb les célèbres invectives de Pablo Neruda. Reinaldo Arenas décrit ici l'effondrement d'une révolution, comme dit très justement Zoé Valdès, "surestimée par des opinions ou des situations externes", mais il s'écarte de ce qu'il est convenu d'attendre en la matière. Les froides comptabilités nord-américaines ne lui conviennent pas davantage que le prurit stalinien. Il revendiquait des choses simples, si simples qu'elles ont entrainé indirectement sa mort: vivre, faire l'amour, aimer, écrire. Mais il se heurtait à un antidote meurtier: la haine du désir, la haine de la littérature, la haine de la langue, la haine de soi. Logées au coeur de l'idéologie, au coeur de la langue, se confondant avec la littérature. Une telle tension, un tel bras de fer font de La Couleur de l'été un roman hystérique où l'individu est traversé par une blessure mortelle. C'est cette brèche que colmate la frénésie sexuelle. Voilà pourquoi on s'y encule tant !