Wislawa Szymborska

Wislawa Szymborska, la grande dame de la poésie polonaise, prix Nobel de littérature 1996, incarne l'union parfaite d'une profonde réflexion morale et philosophique avec un lyrisme poétique qui a séduit depuis un demi-siècle plusieurs générations de Polonais. Née le 2 juillet 1923 à Kornik, dans la région de Poznan, Szymborska a fait ses études à la Faculté des lettres et de sociologie de l'Université Jagellonne de Cracovie. Elle s'y est établie et vit toujours dans cette ville historique du sud de la Pologne. C'est à partir de 1945 qu'elle publie ses premiers poèmes. Très indépendante d'esprit, plutôt à l'écart de la vie politique, Szymborska fait partie de ces intellectuels polonais pour qui la vie spirituelle passe avant toute chose. Elle est auteur d'une douzaine de recueils de poèmes, dont celui intitulé Questions à soi-même (Pytania zadawane sobie) qui caractérise le mieux son oeuvre, selon les critiques polonais: une réflexion philosophique permanente sur les problèmes moraux de notre époque, coulée dans une forme poétique parfaite. Szymborska porte sur le monde, sur les hommes, sur l'amour et la mort un regard lucide, parfois ironique, non exempt d'humour et plein de lyrisme. Ses poèmes sont clairs, souvent courts, aux allures d'aphorismes. Les Polonais lui doivent en outre de nombreuses traductions de la poésie française du Moyen-âge, et deux volumes de critiques littéraires.

Connue pour sa modestie extrême, elle a estimé, dans sa première réaction au prix Nobel de littérature qui venait de lui être décerné le 3 octobre, qu'il était bien moins important que celui ayant couronné l'oeuvre poétique de son compatriote Czeslaw Milosz en 1980. Ce jugement, outre la modestie de la nouvelle lauréate, peut s'expliquer par la dimension et le retentissement politiques qu'avait pris la décision de l'Académie royale de Suède il y a seize ans. Le prix attribué à Czeslaw Milosz, poète et professeur de littérature émigré vivant en Californie, l'avait été en octobre 1980 au moment des premières épreuves de force entre le pouvoir communiste et le syndicat Solidarité de Lech Walesa. Le triomphe de Milosz devait laisser un goût amer au régime communiste de Varsovie qui, depuis l'exil volontaire du poète en 1951, n'avait jamais autorisé la publication de ses oeuvres en Pologne. Il avait relancé la campagne des milieux intellectuels polonais pour la suppression de la liste noire des écrivains officiellement interdits, ou Milosz figurait parmi les tout premiers.

Wislawa Szymborska a peu été traduite et publiée en francais. Un seul recueil complet, intitulé Dans le fleuve d'Héraclite, a été publié à 500 exemplaires en 1995 par la Maison de la poésie Nord-Pas-de-Calais. On peut toutefois aussi lire quelques traductions de ses poèmes dans l'Anthologie de la poésie polonaise parue à L'Age d'homme en 1981, dans La Poésie polonaise contemporaine par Jacques Donguy et Michel Malowski publié par Le Castor astral en 1983 et dans Les rebelles et rêveurs: 14 poètes polonais de Lucienne Rey publié par La Pensée sauvage en 1980. Un petit éditeur strasbourgeois, L'Ancrier (46 rue des Anémones 67450 Mundolsheim), vient de faire paraître un recueil de poésies intitulé Deux poétesses polonaises contemporaines: Wyslawa Szymborska et Ewa Lipska (68 p., 65 F.).

Christophe Jezewski, son traducteur, souligne dans la préface du recueil Dans le fleuve d'Héraclite que "Szymborska fait penser parfois aussi à Queneau, Guillevic, ou même Ponge", en raison d'un "étonnant éventail de possibilités poétiques (...), poèmes satiriques et ludiques étincelant de néologismes ou véritables traités métaphysiques, des poèmes-essais, de bouleversants hommages, notamment aux victimes de l'Holocauste, du nazisme et du stalinisme, et enfin des envolées lyriques dignes des plus grands mystiques qui transcendent étonnamment la sphère de l'érotisme". Dans les milieux littéraires polonais de Paris, Wislawa Szymborska est qualifiée simplement de "la plus grande".

Sous le patronage d'Héraclite (celui de l'Asie et de l'Humanisme multiculturel, non celui d'Heidegger...), ce recueil nous fait découvrir une poésie multiple, enjouée, tragique, rationaliste et aux allures parfois mystiques, déchiffrage passionné du Réel en toutes ses manifestations. "Je réinvente le monde", prévient le poète. L'art, la politique, l'holocauste, l'époque, l'image de soi: Szymborska nous regarde, nous désigne. Ce monde, ce temps, ont trahi!

Dans le fleuve infini, inconnu du Devenir, le poème est l'ultime vigie d'une société égo et ethno-centrique; l'ultime révolte contre la régression, l'imaginaire, la fuite de l'éternelle réalité.

"Il n'y a pas de vie

qui ne soit immortelle

l'espace d'un instant."