Claude Beausoleil
Claude Beausoleil

Claude Beausoleil a longtemps arpenté les chemins de la poésie. Auteur de nombreux poèmes et anthologies — parmi lesquelles Montréal est une ville de poèmes vous savez --, il nous livre aujourd'hui son premier roman. Placée sous le signe de Louis Fréchette, l'un des pères de la littérature québécoise, l'oeuvre est un hymne à la mémoire des premiers Français du Québec. Fort Sauvage s'inspire d'événements historiques: la défense par un groupe de soldats français d'un fort qu'assiègent les troupes anglaises durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. à leur tête, Jean-Baptiste Cadot, personnage sur lequel le récit est entièrement focalisé. Retranchés dans leur forteresse, les soldats demeurent fidèles "aux lois d'une métropole de plus en plus éloignée de l'esprit et du coeur des colons". Face aux soldats anglais qui leur donnent ordre, dans une langue qu'ils ne comprennent pas, de baisser la bannière fleurdelisée, les hommes opposent leur farouche fidélité à cette France de l'exil, la Nouvelle France, qu'ils ont choisi de protéger. Ils ignorent cependant que le territoire qu'ils s'obstinent à défendre a été cédé, en 1763, à l'Angleterre. Diminués, isolés du reste du pays dont le sort a été joué par les puissances impériales, ils attendent un nouvel assaut anglais qui ne viendra jamais.

Fort Sauvage n'est cependant pas la chronique d'une défaite annoncée, ni la louange hautaine d'un vain patriotisme. Sur fond de neige ou de brutale chaleur, l'idée d'un pays, prélude d'une nation, prend forme et force. Cette nation, qui n'existe encore sur aucune carte, c'est le Québec: un paysage, des hommes, une langue et une histoire. Le paysage est ici bien plus qu'un simple décor. Il se confond avec la neige des interminables hivers de l'enfance à Québec ou de l'attente dans le fort: "L'hiver en nous se tresse. Debout, écoutez, nous sommes debout au devant du vent dans l'hiver revenu. Les voix giclent, d'hiver en hiver, vers un autre plus blanc, plus froid, taché d'infinies gouttes rouges...". Cette neige, en raturant toute frontière, déréalise le pays mais le paysage témoigne, muet, de l'indéfectible appartenance de ces hommes qui "laissent la chaleur moite de la fin août, les moustiques, les grillons dire pour eux que cette terre, ce paysage leur appartient".Les hommes sont fils de colons, ils sont pieux et courageux. Ils communiquent avec les Indiens dans un langage sans paroles en vertu du même amour qui les lie à la terre. Ils parlent la langue qu'ils ont ramenée de France que la plupart d'entre eux ne savent ni lire ni écrire, hormis Jean-Baptiste Cadot. Sa mère, institutrice, lui parlait du français comme d'une "belle chose (...) qu'il faut aimer, apprivoiser avec bienveillance et patience". Tous vivent leur histoire en silence, jusqu'à la mort. Fort Sauvage bâtit l'épopée d'un peuple, l'oeuvre atteste la légitimité de ce peuple sur un territoire, en ce sens son intention diffère de celle de la littérature québécoise la plus contemporaine. Le Québec d'aujourd'hui n'est plus seulement confronté à l'état fédéral, il doit aussi construire une identité qui tienne compte de la multiplicité ethnique et culturelle, ce dont témoigne avec acuité la littérature de la migration. Claude Beausoleil fait quant à lui appel aux emblèmes du patriotisme: à la citation mise en exergue qui évoque "Le vieux drapeau français qui flotte dans le vent..." répond le drapeau qui se dresse encore sur le fort après la mort de Cadot. Mais Fort Sauvage est néanmoins bien plus que la réécriture de La Légende d'un peuple de Louis Fréchette. Par son style, celui d'une prose nourrie d'images poétiques, par son rythme mimant le blanc silence des hivers, par sa forme qui accueille la litanie hachée des souvenirs de Jean-Baptiste Cadot — notamment dans le très beau chapitre "Les siècles de l'hiver" — le texte tisse une écriture riche et limpide. Il fait résonner l'histoire d'hommes pour lesquels la Nouvelle France fut symbole à préserver.