Marie-Claire Blais
Marie-Claire Blais

Pour qui ne connait pas l'oeuvre de Marie-Claire Blais, Soifs, son dernier roman, apparaîtra comme une oeuvre difficile et dérangeante. Difficile parce que sur les quelques trois cent pages de ce texte compact, il n'y a pas la moindre pause. Aucun blanc, aucune séparation en paragraphe ou chapitre ne viendra reposer les yeux du lecteur emporté par de longues phrases de huit ou dix pages chacune, qui se juxtaposent les unes aux autres sans laisser le moindre espace vide. Dérangeante parce que le roman entremêle de nombreuses actions, multiplie les personnages, s'écarte de toute intrigue pour ne retenir qu'un concert de voix qui se croisent, s'entremêlent dans le grand jeu tragique de la mort et la vie. Le lecteur aura du mal cependant à abandonner ce roman qui, il faut bien le dire, emporte l'adhésion par l'ampleur de son souffle, par sa flamboyante musique et par le bouleversant témoignage qu'il livre sur la violence de notre époque. Tout commence sur un rêve de repos et d'oubli. Un couple est venu se reposer, se "retrouver", quelque part dans une île de la mer des Caraïbes. De leur chambre ils voient la mer étonnamment bleue et calme où miroitent les reflets du soleil. C'est un décor idéal de vacances pour Claude, jeune juge, sous le poids de sa redoutable profession, et de convalescence, pour son épouse Renata, avocate passionnée de justice, qui vient d'être opérée d'une tumeur au poumon. A partir de ce début d'histoire, le texte s'élargit en une vaste méditation sur la mort et la vie. Renata parce qu'il lui est interdit de fumer, que chaque cigarette est à la fois fatale menace et délicieuse liberté, ressent dans son corps l'urgent besoin de vivre. Mais que signifie "vivre" dans un univers où tout condamné à mort peut se tuer par injection intraveineuse et disparaître dans l'indifférence la plus complète ? où la condition des femmes est de d'accepter "la petitesse du rejet"? où la justice manque pour les plus déshérités ? C'est une autre voix qui prend la relève, celle du pasteur noir, Jérémy, dont les enfants tournent mal. Ses garçons vivent de vols et de rapines dans le jardin des Blancs. Et c'est avec des Blancs qu'une de ses filles se prostitue. Que faire ? se dit le pasteur pour qu'ils méritent la miséricorde de Dieu, mais qui se souvient aussi du temps où les plages publiques étaient interdites aux Noirs ? Ce n'est pas le jeune professeur d'université atteint du Sida qui s'opposera à ces vols et les dénoncera. Lui aussi a le corps tourmenté par une nostalgique soif de vivre qu'entretient le souvenir des caresses de Tanjou, l'étudiant rencontré au Pakistan . Que lui importe qu'on pille ses arbres qui croulent sous les fruits, lui qui se meurt, ne peut plus voyager ni goûter à rien ? Lui qui sait la souffrance de l'amour et de la solitude ? Le cancer, le Sida, la misère ne suffisent pas, semble-t-il, à rappeler la précarité de la vie. Vivre c'est aussi lutter contre les maux qui assaillent la société contemporaine . Cette île avec sa superbe végétation, ses parfums, sa moiteur, n'en est pas moins un microcosme où se répercutent les menaces qui pèsent sur le monde en cette fin de siècle. De la violence faite aux Noirs par les "Blancs Cavaliers de l'Apocalypse, les fantômes de la suprématie blanche", aux viols et meurtres perpétrés par un sadique sur des jeunes filles dans un campus de Floride, un univers d'horreur enveloppe les individus. Partout s'élèvent les mêmes "fléaux du racisme, du sexisme, de la drogue". Chaque personnage est hanté par l'histoire d'un fait tragique qui tisse la trame de la grande Histoire. Peu importe où s'en va le récit. La romancière, car c'est elle que torture la soif de justice et de vérité, a besoin d'exorciser tous ces traumatismes que sont les camps de la mort, les bateaux des réfugiés, les guerres mais aussi toutes ces violences faites aux femmes, aux jeunes, à l'autre, celui qui n'est pas de la même race. La révolte est totale mais le cri retenu, car demeure par dessus tout la foi dans la vie. La naissance d'un enfant chez un couple qu'habite la passion de combattre l'injustice vient apporter dans le récit une lumière qu'amplifient les références faites à la musique, aux livres et à l'écriture. La tendresse que l'écrivain porte à ses personnages, aux jeunes surtout, libère dans l'écriture des moments précieux de poésie comme l'évocation très visuelle du garçon qui file à toute vitesse sur ses patins vers l'océan dans une pluie de fleurs séchées, grisé par l'odeur des bougainvillées et des magnolias . Emporté dans le sillon vert phosphorescent qui émane des lacets de ses patins sous la lune,on le voit comme un éclair s'éloigner, une branche de fleurs rouge carmin aux lèvres. Nul doute que Marie-Claire Blais ait entrepris une oeuvre ambitieuse. Elle nous rappelle depuis le roman qui lui valut le prix Médicis, Une Saison dans la vie d'Emmanuel, que les questions sociales, la place de l'artiste sont au coeur de ses préoccupations et qu'au Québec comme ailleurs, la grande littérature échappe aux frontières.