Patrick Hutchinson
Patrick Hutchinson

Quand un romancier-journaliste comme Patrick Besson écrit un article sur Michel Déon dans les pages du Figaro Littéraire (12.09.96), il n'utilise pas le même langage ni les mêmes figures de pensée que lorsque lui-même et ses amis se promènent en Bosnie pour soutenir les ultra-nationalistes serbes. D'un côté nous sommes dans les propos de fine bouche, caprices de gourmet et confidences sur la peur de la mort, une certaine jeunesse, souvenirs de hussard et potins d'Académie. De l'autre, nous croyons halluciner en lisant des propos tels que: "Nous sommes venus aider nos frères d'armes serbes. Hommage aux enfants morts sur cette terre sainte !", suivis de louanges publiques aux criminels de guerre notoires que l'on connaît et d'affirmations assénées contre toute évidence sur "les Serbes qui sont traités de barbares, alors qu'ils défendent la Civilisation et l'Europe chrétienne" (Le Monde, 14.10.96 ).

Pendant ce temps, les enchères sont montées autour de l'affaire Clovis, où l'on a pu voir un historien aussi important et jadis engagé qu' Emmanuel Leroy-Ladurie, rallier un consensus mou qui voudrait transformer le chef Franc en leader gallo-romain adoptif (ce qui a sans doute pu autoriser Jacques Chirac, lors de son allocution à l'arrivée du Pape, parler d'un Clovis qui aurait "marqué de l'empreinte chrétienne les institutions d'une France en devenir", s'agissant de ce qui n'était même pas encore la Francie).

Pendant ce temps, le leader du parti de la guerre civile et de la division nationale, en élève assidu de Goebbels, est accouru au coeur d'une ville multi-ethnique de près de deux millions d'habitants dans l'espoir d'y déclencher une nouvelle Nuit de cristal, sans être interdit de manifester, sans être même inquiété.

Pendant ce temps, nous apprenons non seulement que les Droits de l'Homme ne sont peut-être pas universels (Discours du Caire de Jacques Chirac), mais que, sans doute au nom de la realpolitik et des intérêts supérieurs de la France, M. Milosevic, véritable génocidaire et fauteur de guerre, vient déjeuner à l'Elysée.

Ce ne sont là que quelques traits, quelques "détails", qui permettent de camper un malaise, l'étrangeté de l'ambiance du moment que nous vivons. Ce n'est donc pas le moment pour les esprits critiques et libres de renoncer aux mises en perspective historiques et littéraires. Par exemple, à propos du recensement (pris au hasard dans ce même numéro du Figaro) du livre de Marie Darrieusecq que le journaliste a intitulé Un tour de cochon. Constatons simplement comment, visiblement ulcéré par la méchanceté légitime (appelée ici, avec une pointe non dissimulée de misogynie, "rire vachard"), l'ironie férocement corrosive du roman, il aura préféré - plutôt que d'accuser réception de la dénonciation de la corruption et d'autres vices publiques - s'en prendre avec des airs de duchesse effarouchée à de supposés vices de forme, dénonçant sur un ton scolaire "scories et balourdises de langage". Afin de mieux escamoter donc la lecture d'un livre virulent, aucune analyse du rapport fond-forme ne doit être pris en compte. Ne pas lire, ne pas critiquer; disqualifier: "une narration en maillot de corps et un langage en bretelles" et conclure: "ce qui aurait pu être une réussite de cette rentrée n'en sera que le gadget". Adieu Rabelais, La Fontaine et Céline, Marie Darrieusecq ne parlait pas assez bien. Elle est prise en flagrant délit de défaut de classicisme: Allez vous rhabiller la langue, Mademoiselle!. Cependant, et toujours au hasard des mêmes pages, n'est-il pas plus instructif de tomber sur un autre recensement, dithyrambique et apologétique celui-ci. L'objet, on l'a deviné, en est le "nouveau" livre d' Alain de Benoist, auteur bien entendu "d'un savoir beaucoup trop subtil pour confondre violences et explications". Titre de l'article sur ce livre qui "remet en cause quelques préjugés tenaces": La famille en crise; et le journaliste de conclure: "Par temps de disette intellectuelle, voici un livre et un auteur à ne pas négliger".

Ainsi va notre époque formidable toute en demi-tons. Entre chien et loup, lard et cochon. Que souligne, d'ailleurs, en tête de ce numéro de critique littéraire décidément d'anthologie, son directeur Jean-Marie Rouart ? Non seulement — vieille antienne détournée à combien de tours de passe-passe de Barthes — que la lecture doit rester une affaire de plaisir, et non pas d'idées, et qu'il ne faut pas livrer "pour un oui ou pour un non (sic!) ses états d'âme sur la Bosnie ou les Sans-papiers", mais que l'Ennemi numéro Un de la littérature est, et doit rester, la théorie, parce que le débat sur les formes littéraires est "stérile". Tout ceci pour remettre en piste Michel Déon, "un grand romancier dans la tradition", sans trop encombrer nos petites têtes sottes de ce que celui-ci a pu dire, faire ou écrire par le passé. C'est un auteur qui a "l'amour de la vie", c'est tout.

Restons vigilant sur ce genre de détails, mais regardons aussi plus loin, ne nous laissons pas enfermer par le provincialisme du microcosme parisien. La République des Lettres publiera dans un prochain numéro un essai d' Immanuel Wallerstein sur la Fin de la Modernité et la Crise du Libéralisme, et là on commence à comprendre de quoi il est question. Sera publié également un portrait d' Irving Kristol. Mais Jean-Marie Rouart sait-il seulement qui est Irving Kristol? Il y a pourtant davantage de ses idées en circulation dans la France chiraquienne d'aujourd'hui que de celles d'Alain de Benoist. En tout cas pour l'instant.

Les obséquieux paladins de la Restauration littéraire savent-ils vraiment de quelle stratégie ils se font les relais ?