P. M. Pasinetti

Les villes ont-elles un sexe? On serait bien embêté pour dire celui de Venise qui se tiendrait plutôt dans le commerce entre les sexes. Ce sont deux hommes, un père et son fils, Alessandro et Sebastiano Borg, qui racontent une histoire à Venise, mais une histoire ou bruissent les femmes comme autant de reflets chatoyants des palais vénitiens sur l'eau. La ville jamais n'est décrite, rien d'elle ne paraît mais elle ne cesse de palpiter dans les dialogues rapportés par les deux voix d'hommes, dans les ponts et les impasses entre les personnages.

Les Petites sont compliquées d'autant plus qu'elles sont vénitiennes. Leurs réparties ont tout de l'artificialité théâtrale, de l'intelligence dorée, presque clinquante de la ville. Personne ailleurs, personne dans la vraie vie, serait-on tenté de dire, n'aurait cette ironie assassine, cette cruauté coupante qu'inflige la brillance des façades. C'est que Venise, si lumineuse soit-elle, c'est que les Petites si belles soient-elles, distillent d'invisibles brumes méphitiques, un poison insidieux dont elles sont les premières victimes. La ville serait-elle emblématique de notre civilisation fatiguée? Allessandro, le très vieux père de Sebastiano (il a 80 ans quand son fils en a 17), a envie de mourir; quant à Sebastiano, il dit de lui-même qu'il est né vieux. Nul doute que le beau monde de la construction habilement étouffante de Pasinetti soit tant usé qu'il ait déjà un pied dans la tombe. Seule la Petite la plus compliquée et la plus étincelante, Paolina, l'ange noir désespérément rédempteur d'une ville à la dérive, ne veut pas de cette mort lente et choisit de se suicider après avoir connu l'amour qu'on croyait impossible dans ce monde glauque."