Gilles Lipovetsky
Gilles Lipovetsky

La corruption n'est pas une chose nouvelle dans les pays occidentaux, ou même ailleurs. Ce qui est nouveau, c'est que le public ne peut plus la supporter. Auparavant, il y avait trois formes courantes de corruption: la blanche, la grise et la noire. Aujourd'hui, tout le monde est d'accord sur la blanche et la noire. Ce sont les attitudes par rapport à la grise qui sont en train de changer.

La corruption blanche est la forme qui est couramment admise dans la vie quotidienne. Suivant les traditions nationales, votre enfant a été admis dans votre ancienne école, ou un ami homme politique a "pris soin" de vos P.V. de stationnement. Dans nos sociétés, personne n'en est choqué. La corruption noire est l'opposée: on ne pioche pas dans la caisse. On ne s'enrichit pas dans le cadre de sa fonction, comme l'ancien maire de Nice, Jacques Médecin. On n'achète pas un appartement pour sa petite amie avec des fonds publics, comme le fit Yves Chalier, l'ancien chef de cabinet d'un premier ministre français. Mais les plus récents exemples de corruption appartiennent à la zone grise. Est-il malsain d'obtenir de l'argent de grandes compagnies pour financer une campagne politique lorsque l'on n'a rien soi-même? Depuis quand l'exploitation d'un "bon tuyau" est devenu un commerce insidieux? Les gens avaient confiance dans les grands barons industriels, mais cette foi est mise en doute aujourd'hui. Les arrestations des gros bonnets de l'empire du géant Fiat semble être un cas pertinent.

On peut accorder ceci à une plus grande influence médiatique, au développement de l'information qui donne une forme et un caractère immédiat aux abus jusqu'ici peu connus. De toutes façons, ce sont des motifs d'optimisme. Si aujourd'hui aucune forme jadis grise ne nous semble normale, ce doit être le signe que les Européens ont actuellement de plus grandes demandes en terme de morales publiques et privées.

Malgré l'absence de chiffres sérieux, il semble que la corruption a réellement augmenté dans les dernières années. Nos valeurs ont changé dans les années '80. Nous glorifiions le succès, l'argent, nos droits, alors que disparurent pratiquement les notions de devoir, de service public et de sacrifice. Ceci a contribué à une sorte de climat délétère, dans lequel un homme d'une honnêteté évidente tel que Pierre Bérégovoy n'a pas pu plus longtemps tracer la ligne entre les points où un prêt devient un cadeau et un cadeau un pot-de-vin. Notre actuel manque d'un puissant leader politique n'a rien à voir avec ce problème. Un manquement par le ministre allemand de l'Economie, Jürgen Möllemann, l'a récemment obligé à démissionner, mais dix ans auparavant, Denis Thatcher utilisa les papiers à lettres de Downing Street pour favoriser les intérêts de son associé en affaires, et ceci à l'époque d'un des plus "grands" leaders politiques des trente dernières années, sa femme. De Gaulle était un homme d'une honnêteté scrupuleuse, tout autant qu'un personnage politique exceptionnellement grand, pourtant une série de scandales immobiliers se sont déroulés sous sa présidence. La presse française était alors plus réticente à exposer l'opulence et la puissance, et le terme "gaullisme immobilier" était un cliché pour décrire cette époque. Prenons un très puissant leader, Staline, et pensons à la corruption qui existait dans son régime.

Une de nos illusions réductrices à la mode a été de penser que la société pouvait être rapprochée d'une corporation. Le maître corporatiste doit ainsi être un exemple pour ses employés, mais nos sociétés sont largement plus complexes que les exemples de papier posés par de récents philosophes libéraux. Par exemple, que devient l'opposition si les leaders politiques sont pensés comme des vertus incarnées? Est-ce que les dissidents ont automatiquement tort? On peut voir où tout ça nous mène. Je ne crois pas que les dirigeants politiques soient des leaders moraux, dans une croisade morale, dans une recherche fondamentale de pureté. Ceci a un arrière-goût de fascisme. La démocratie et le capitalisme avaient autrefois une alternative, fût-elle le diable. Aujourd'hui ce sont les seuls systèmes qui restent.

Le choix n'est plus possible: ceci peut être à I'origine de notre actuel ennui et insatisfaction. La Démocratie est une perspective peu excitante, mais c'est la seule qui nous est ouverte. Nous ne voulons pas de croisades morales ou de Mollahs; nous voulons de fastidieuses lois et régulations, l'Etat de droit de Montesquieu - un Etat basé sur le gouvernement des lois. La Constitution française s'amende et les observateurs politiques disent que cette réforme est "mineure" parce qu'elle ne prend pas en compte ce qui rend inefficaces nos institutions. Personnellement, je trouve que l'assez bon travail de la commission des lois a mis en exergue des réformes très courageuses. Parmi de nombreuses choses, il a été question d'interdire aux hommes politiques de détenir de trop nombreuses fonctions à la fois: les maires ne pourront plus être députés, par exemple. Ici réside un petit mais décisif coup contre la corruption résultant de l'expansion des abus de pouvoir.

Une récente étude européenne montra que sur la liste de 17 valeurs morales que les parents souhaiteraient trouver chez les enseignants de leurs enfants, l'altruisme était seulement rangé à la 14ème place. La majorité pensait que l'on devrait enseigner aux enfants l'honnêteté, les bonnes manières, les valeurs du travail, la tolérance - toutes vertus nécessairement utiles pour réussir dans la société, mais pas pour être meilleur. Nous sommes devenus des illettrés de la morale, incapable de rattacher les règlements et la discipline des devoirs répétés et des obligations (ce qui explique pourquoi nos parents meurent couramment dans des maisons de retraite). Notre sincérité est généreuse mais versatile, nécessitant un téléthon pour s'exprimer. Lorsque personne n'est disposé à prendre des responsabilités, lorsque tout appel à un mouvement éthique produit systématiquement une auto-satisfaction immédiate, nous obtenons bien sûr une éphémère liberté totale, chacun pour soi . Ceci, certainement, encourage la corruption. A la fin, tout aboutit à la réduction de l'éducation. Non l'éducation traditionnelle, l'éducation morale apprise par coeur à la fin du siècle dernier et au XXe siècle jusqu'aux années 1950: cette époque est passée. Nous vivons maintenant dans une période chaotique, à partir de laquelle une morale nouvelle et individualiste doit émerger. Et bien que le chemin de nos objectifs moraux doit être redessiné, leur nature essentielle ne change pas. Nous sommes tous d'accord sur les règles du jeu.