Clovis

Il n'est sans doute pas suffisant de constater avec un vague regret ou un hypocrite voilement de face, un geste désabusé d'accablement, la remontée en France de nos jours, à propos de la soi-disant commémoration du baptême de Clovis (496 ou 498?), des feulements du sectarisme dévot ou laïque, d'un remake en mode mineur de l'affrontement entre les deux France — celle qui garde jalousement en mémoire l'héritage mité de la "fille aînée de l'Eglise" contre celle, républicaine , qui se croit de façon non moins mythomane l'unique dispensatrice des lumières de la démocratie, des droits de l'homme et d'un universalisme qui ne hante plus guère nos rivages. Non, il faut souligner que, à la fin d'un siècle fécond en retombées calamiteuses dûes aux divers malentendus, manipulations et falsifications historiques, ce qui est plus pire qu'étonnant ou regrettable n'est pas seulement ce retour des polémiques tant de fois ressassées du siècle passé, même si elles sont encore malheureusement encore souvent justifiées du point de vue de la vigilance sur des droits et des libertés précis. Ce qui est accablant en 1996, au fil des débats d'un hexagone en proie à la crispation à propos de son identité et de son avenir, c'est qu'il ne se trouve personne pour saisir l'occasion de cet enterrement de première classe des progrès historiques sous les sunlights d'un pseudo-événement, personne pour saisir cette occasion extraordinaire et magnifique de mettre en lumière à quel point ce qui est célébré comme fondement, légitimation, sacre du pouvoir et sacralisation à posteriori d'une nation, souligne en vérité l'immense diversité et l'entremêlement de nos origines.

C'est cela, à l'orée d'un siècle neuf et d'une Europe à bout de souffle avant même d'être née, qui mérite avant tout d'être mis en exergue et non seulement hautement célébré, mais critiqué et débattu à grande échelle, à propos du baptême à Reims, entre Neustrie et Austrasie, de Chlod-Weg (latinisé en Clovis), chef proto-allemand des Francs saliens dont le territoire d'origine se situait entre le Rhin, le Neckar et le Danube. Comment ce roi d'une confédération de tribus proto-germaniques, c'est-à-dire voisin à quelques voyelles et consonnes près des anglo-saxons - qui allaient eux aussi faire fortune par la conquête - a pu, grâce à une judicieuse (et sans doute assez opportuniste) entrée dans les bonnes grâces et visées politiques de l'Eglise, partant d'un premier débordement du Rhin pour investir les actuels Pays-Bas et la Flandre, se tailler un royaume franc comprenant non seulement une partie considérable de l'actuelle France (Ile de France, Orléanais, Aquitaine arrachée aux Wisigoths), mais également une portion non négligeable de l'Allemagne et des Pays-Bas. Tout cela, inutile de le souligner, sans parler un mot de français. Le premier témoignage de l'existence d'un proto-français (écrit) remonte seulement au Serment de Strasbourg, quelque trois cent cinquante ans plus tard, tout comme la naissance d'une France carolingienne encore toute hypothétique (843). Une France d'ailleurs, que même sous cette forme prototype, il faut distinguer du Royaume Franc des Mérovingiens, antérieur et aux contours variables (Six réunifications en 250 ans) mais autrement plus vaste, et qui allait trouver son achèvement, son point d'orgue final, dans l'Empire pan-européen de Charlemagne.

Faire de Clovis / Chlod-Weg l'ancêtre et le fondateur de la France chrétienne, puis de son sacre et de son baptême ceux de la monarchie puis de la Nation, c'est tout d'abord réduire la christianisation de la France - qui avait commencée de façon deux siècles plus tôt avec Blandine, Irénée et Pothin martyrisés à Lyon — à l'instauration très politique d'une supposément alliance providentielle "du trône et de l'autel" (que d'aucuns ont rebaptisée "du sabre et du goupillon"), laquelle n'était en réalité à l'époque qu'une énième tentative de la hiérarchie romaine pour trouver une puissance militaire et politique barbare suffisamment opérationnelle pour réédifier l'Impérium face aux forces hostiles et dissidentes telles que Byzance et les Wisigoths. En effet, comme l'écrit l'historien Gilles Manceron:

" Dans les manuels pour l'enseignement catholique, l'Histoire de France commence avec Clovis. C'est à lui qu'elle doit d'être devenue la "fille aînée de l'église". Rien n'est dit sur la manière dont Clovis, après sa conversion, fit assassiner traîtreusement ses rivaux. Pourtant Grégoire de Tours, la source la plus ancienne et la plus fiable, rapporte qu'il fit assassiner par surprise le roi des Francs rhénans, Siegbert, puis son fils, puis le roi des Francs rhénans de Cologne et son fils, puis qu'il tua à coups de hache le roi des Francs de Cambrai et son frère "...(Hommes et Libertés, la revue de la Ligue des Droits de l'Homme, Numéro 91, 1996).

C'est ensuite courir le risque de réduire la très considérable contribution du christianisme à la culture et à l'histoire françaises au seul précédent de ce mariage contre-nature entre le message chrétien et la violence du pouvoir d'Etat, tradition dont on sait à quel point elle a été la matrice des pires intolérances et exterminations de l'autre (Albigeois, St Barthélémy, Dreyfus, Vichy, etc.). C'est aussi, aussi bien pour l'Eglise que pour l'Etat, courir le risque à la fin du XXe siècle de se donner l'apparence de vouloir célébrer, et donc re-légitimer, quelque chose qui ressemble fort au parfait consensus de cette Théorie des deux Glaives, qui a permis les Croisades et le Sac de Béziers: "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". On peut même avancer que l'atroce distorsion historique et symbolique qui en a parfois résultée est bien ce qui ressemblerait le plus à ce "Péché contre l'Esprit" dont le fondateur du Christianisme lui-même a dit qu'il était "le seul impardonnable". Célébrer, dans la France et l'Europe divisées et à nouveau fragilisées par les tensions sociales et ethniques d'aujourd'hui, le sacre (aux dires des historiens, mythique) et le baptême (semi-mythique) de Clovis comme sacralisation d'un pouvoir d'Etat et comme fondement exclusif d'une Nation, plutôt que comme ouverture sur la vertigineuse multiplicité de nos communes origines, c'est courir très sérieusement le risque à nouveau de réveiller les fantômes et d'alimenter les fantasmes de cette tradition-là.

Mais dire cela et en rester là, ce serait oublier qu'il y a aussi le danger d'une utilisation contre-sectaire de l'affaire Clovis par tous les nostalgiques d'un laïcisme intolérant, d'un athéisme d'Etat intransigeant, pur et dur. Les deux traditions se font face depuis le XIXe siècle au moins et sont finalement complémentaires, voire secrètement complices. Au sectarisme de l'Etat religieux, de l'absolutisme sacralisé avec son cortège de violences, d'exclusions et de génocides, fait face un athéisme militant qui n'est en réalité qu'une religion du pouvoir et de la raison d'Etat à peine déguisée, germe monstrueux des totalitarismes. Ces deux traditions se reflètent tout en se faisant face et finalement, dans une perspective actuelle, celle de la fin du XXe siècle, se confondent. Leur maître-mot, leur code-clé à toutes deux, c'est l'idôlatrie et la barbarie du pouvoir arbitraire, l'absolutisme.

Pourquoi, au hasard de la commémoration d'un événement vieux de 1500 ans, dont le lien avec nos réalités, même historiques et culturelles, sont pour le moins ténus, devrions-nous être sommés impérieusement de choisir à nouveau entre elles? Peuple des barricades, peuple des cathédrales, choisissons l'ouverture, la complexité, le respect et l'écoute de l'autre, y compris à l'intérieur du récit de notre propre passé. Même si le Mythe est important, plus important que l'Histoire, faut-il en rester à ce ressassement et à ce contre-ressassement là? à de nouveaux temps, ne faut-il pas de nouvelles écritures? Nous sommes déjà dans une Autre histoire...