Marc Weitzmann

Il est toujours dangereux de passer du renom du journalisme à l'espoir avoué de la consécration romanesque. De Claire Chazal (L'institutrice) à Alain Veinstein (L'Accordeur) nombreux sont les stars de l'écran et de la radio à vouloir passer le mur du livre. A preuve que le mentir vrai de la fiction reste le plus sûr moyen d'exister après le bruit des médias. Marc Weitzmann dirige lui la rubrique littéraire des Inrockuptibles. On aurait pu s'attendre à quelque ressucée vénéneuse des trajectoires destructrices de Jim Morrison ou Kurt Gobain. Non. Il n'hésite pas à s'attaquer à plus gros morceau: les mensonges de l'idéal et les déceptions du pouvoir.

Guy André Schweitzer, héros des médias et des coeurs, est un preux de l'action humanitaire, volant aux quatre coins du monde, entre Yougoslavie et Rwanda, pour secourir des populations épuisés par les guerres et les famines. Mais en lui-même, il se sent devenir un anti-héros. Est-ce la crise de la cinquantaine? La trahison de sa petite amie? Ou, plus grave, la sensation que l'idéal humanitaire n'est qu'une image de promotion de parti politique, qu'une image d'auto-promotion des médias, qu'une surface vide? Auprès de lui, s'agite un ministre ami et frère d'engagement, que d'obscurs financements, malversations et corruptions obligent à se justifier devant l'Assemblée. Tandis qu'un jeune journaliste aux dents longues médite de livrer au public un lourd dossier. La conduite de Guy André sera bien sûr piteuse.

Cette "enquête" a le mérite d'aborder avec retenue un sujet toujours brûlant. Celui de la décomposition des idéaux socialistes, celui du blues d'une génération qui luttait contre les pouvoirs et a fini par abuser de son pouvoir une fois acquis. Faut-il lire entre les lignes les noms de nos ex-ministres? Bernard Kouchner pour l'humanitaire? Xavier Emmanuelli et bien d'autres pour le scandale du financement du parti socialiste par le biais des fausses factures d'Urba? L'auteur reste allusif et d'autant plus efficace. Hélas, les personnages manquent de chair. Ils ne savent que se délecter de leurs morosités et déceptions. Ce qui n'est en rien en contradiction avec leurs rôles.

Mais pourquoi toujours ce ton las, cette littérature de l'épuisement, ce dégoût de soi et du monde, ce gargarisme continu du désoeuvrement, du néant, cette atmosphère de fin de règne? Est-ce l'époque qui veut ça? Ou est-ce le péché mignon de bien des auteurs français qui nous abreuvent du pus de leur mélancolie affectée? Il n'est que de relire le Port Soudan d'Olivier Rolin, non dénué pourtant d'élégance, pour constater combien nos auteurs s'engluent à plaisir dans la toile d'araignée de la mémoire et du deuil, de la déception et de l'impuissance. Pour faire profond il faut faire désabusé, grandiloquent dans la déréliction, dans le mépris de la vie. Rare sont les instants d'humour et de vigueur dans cette littérature de rentrée qui cultive encore et toujours le nombrilisme de ses petites cochoncetés et grandes amertumes. Reste néanmoins ce pan de fresque sociale par Marc Weitzmann, sa critique des moeurs, même redevables d'un air du temps convenu. Il peut laisser présager une acuité romanesque à venir.