Rainer Maria Rilke
Rainer Maria Rilke

Comme à la recherche du temps perdu (ou comme les Nymphéas de Monet qui furent peints durant cette période les élégies duinésiennes, l'un des plus fascinants ensemble de poèmes du XXe siècle, ont été écrits en grande partie durant la première guerre mondiale. Or, l.orsque la barbarie fait irruption, elle nous fait douter de l'art: d'une part, elle relativise sa portée puisque celui-ci n'a pas su en empêcher l'émergence; de l'autre, elle ruine les valeurs qui prévalaient avant elle, celles-ci ayant finalement abouti à celle-la: à chaque fois que l'art se trouve confronté à la barbarie, il est mis en crise radicale et nous fait songer à sa toujours possible disparition.

Néanmoins, il semble qu'à ce constat amer quelques artistes tentent de trouver une issue. Certains d'entre eux lutteront directement contre tel cauchemar de l'Histoire — je pense à certaines oeuvres de dénonciation ou de résistance qui, à travers leur engagement, témoignent de ce qui s'est passé, de ce qui peut toujours se passer. D'autres, loin d'occulter l'innommable (ou l'irreprésentable), feront la tentative ultime d'élaborer une oeuvre à partir de celui-ci. Comme le dit excellemment Jean-Yves Masson, le préfacier et nouveau traducteur des élégies duinésiennes qui viennent de paraître dans un bel ouvrage bilingue édité par l'Imprimerie Nationale, il semble que ce soit l'issue géniale forée par Rilke: contemporain de la destruction des valeurs de notre civilisation et de la précarité accrue de la vie humaine, il fera de cette fragilité même le coeur de sa méditation poétique. Car, même si la mort est l'horizon de tout destin, même si toute chose est condamnée à disparaître, même si l'ici ne se donne à nous que dans la perte, dans une disparition sans retour, le fait de le nommer, le fait d'en rendre compte à travers le langage, convertit la conscience aiguë que nous avons de l'éphémère et des choses ahsentes en expérience intérieure. C'est pour cela que la plus infime des choses, la plus modeste des fonctions (une feuille, un amandier en fleurs, le cordier de Rome, le potier des bords du Nil...) doit susciter toute notre attention. Pour Rilke, l'une des missions essentielles du poète - ce qui le sépare de l'animal ou de l'Ange , cette créature de l'absolu, ce double céleste qui, n'étant pas mortel, n'a nul besoin de mots pour l'exprimer -, consiste à célébrer l'ici et maintenant malgré (ou plutôt à cause de) sa fugacité:

"Mais parce que c'est beaucoup d'être ici, et que tout ce qui est ici, toutes ces choses passagères, semblent avoir besoin de nous, elles qui étrangement nous requièrent. Nous, les plus passagers. Une fois chaque chose, rien qu'une fois. Une fois, et plus jamais. Et nous aussi, une fois. Pas deux. Mais avoir été cette seule et unique fois, oui, même si ce n'est qu'une fois, avoir été chose terrestre, il semble bien que rien ne puisse l'effacer". (Extrait de la Neuvième élégie).

Face au néant il n'y a pas d'autre salut que le langage; c'est la conscience de notre condition qui, non seulement nous révèle à nous-mêmes, mais nous oblige, pour la comprendre et la surmonter autant que faire se peut, à la rendre dicible. La tâche propre de la poésie sera d'assumer la douleur humaine. Davantage même, comme l'écrit encore Jean-Yves Masson: "Il y aura pour la poésie à montrer la voie en proposant une idée de la mort qui ne soit pas la négation de la vie, mais son mûrissement même", c'est-à-dire, chez Rilke, d'être aux prises avec ce qui précisément échappe au langage afin de le "traduire", à force de retrait et d'écoute, à force de volonté et de labeur, à force d'assigner pour fonction aux mots de rendre visible l'invisible, d'aller vers davantage de lumière conquise sur les ténèbres, l'ignorance, le malheur ou tout ce qui aveugle. Ces élégies, qui font acte de mémoire et de civilisation nous proposent, en définitive, une conversion vers l'humain — l'autre nom de l'art.