Nathalie Heinich

Le pluriel du titre Etats de femme pose déjà finement la question de l'état de femme qui va si peu de soi, contrairement à ce que nous rabâchent les hommes mais aussi curieusement des femmes, gagnées sans doute par ce confortable discours sur la féminité teinté d'une admiration d'autant plus vague qu'elle écarte le sujet jusqu'à une étrangeté irréductible. Il faut saluer d'emblée la teneur d'un tel travail qui mine la certitude d'être femme, certitude qui rend exsangues celles qui la portent, certitude bien plus étouffante que les corsets soi-disant passés de mode. Si Nathalie Heinich s'est surtout affirmée jusque-là comme sociologue de l'art, elle se révèle ici grande amoureuse de la littérature dont elle tire ses figures de femme comme on a pu tirer les figures d'homme des mythes antiques. C'est ainsi la littérature qui fonde ce qu'elle appelle "le complexe de la seconde" et qui fait un pendant enfin très pertinent au complexe d'Oedipe. Complexe de la seconde qui irrigue l'analyse et qui en est le véritable centre. Le livre est d'ailleurs significativement dédié "à la mémoire de celle qui n'a pas de nom", absence qui afflige souvent la seconde, maîtresse ou deuxième épouse, comme la narratrice de Rebecca de Daphné Du Maurier.Dans son introduction, Nathalie Heinich se défend avec raison d'écrire un livre féministe. Mais l'empathie qui est à l'oeuvre dans ces pages sort l'étude de la féminité de l'hommage décidément rance. Il me semble même qu'en osant dire les vacillements de l'identité féminine, Nathalie Heinich les rapproche de ceux, incontestés, des hommes et fraie ainsi le passage à des connivences inédites.