Michaël Krüger

Un simple survol d'Himmelfarb pourrait laisser croire à un embarquement dans un sujet bateau: le couple Allemagne-Judéïté, le génocide et la culpabilité. Sujet certes grave, incontournable, inépuisable. Mais la cruauté et les surprises de l'Histoire font qu'on puisse, n'en déplaise à Theodor Adorno, "écrire après Auschwitz". Les grands thèmes tragiques ne font pas toujours les grands livres. L'actualité éditoriale n'est pas chiche de cette obsession thématique, de cette indignation trop souvent convenue par l'air du temps. On traduit chez Rivages Un chocolat chez Hanselmann de l'italienne Rosetta Loy, et même nos premiers romans de rentrée y contribuent: les Lettres à Talitha de Christine Cotaz-Bertholet ou Couleur citron, côté coeur d'Odile Grand...

Bien que court, le livre de Michaël Krüger se révèle fort riche. Un vieil ethnologue allemand couvert d'honneurs nous accorde à regret ses souvenirs. C'est un "je" bougon, de mauvaise foi, qui n'hésite pas à enfourcher des scies et préjugés sur la supériorité de l'homme allemand, sur la saleté et l'obscénité des indiens qu'il a pourtant exploité au mieux de sa carrière: un narrateur odieux. Mais retors. Chargé, dans les années trente, des visées d'une ethnologie officielle par le régime nazi, il a retourné sa veste de la plus infâme façon en s'appropriant un manuscrit qui fit sa gloire et qu'un ethnologue juif avait écrit avant de disparaître. Mais le fantôme entre en scène: Léo Himmelfarb ("couleur du ciel" en allemand) semble réclamer les comptes d'une vie fausse, fourbe et fétide...

Il y a plusieurs clés à ce livre. Les vols d'oeuvres d'art par les nazis. Ces juifs talentueux auxquels les allemands n'ont jamais demandé de revenir. Sans compter l'ombre de Claude Lévi-Strauss et de ses Tristes tropiques. Le livre oscille entre les souvenirs de l'expérience du narrateur parmi les indiens du Brésil, ceux de sa carrière et un amer présent, un rendez-vous inéluctable. Un aspect étonnant du livre suscite l'interrogation. Comment Michaël Krüger, l'auteur, peut-il assumer si finement le rôle de son immonde narrateur? Dans quel mesure partage-t-il nombre de ses dégoûts et amertumes devant un monde contemporain qu'il ne veut comprendre ni excuser? Certes, Michaël Krüger, éditeur (Karl Hanser Verlag) de Botho Strauss, de Elias Canetti, de René Char et de Henri Michaux, a parmi ses références préférées Samuel Beckett et Emile Cioran. Pas précisément des bons vivants. Plutôt des moroses convaincus. Michaël Krüger paraît donner avec complaisance dans le fétichisme un peu grandiloquent de l'écriture testamentaire; il paraît caresser la mémoire coupable pour lui faire exprimer les sucs vénéneux du désespoir... Est-ce par exorcisme qu'il rejette tout cela sur son narrateur? Le seul être doué de vie, d'amour et de rire est le juif Léo Himmelfarb.

Ce petit livre se hausse à la hauteur de la fable, du conte philosophique. La satire contre l'Allemagne, nazie et post-nazie, est de bout en bout terrible. Les mystères de la vérité et de la fausseté du moi conduisent à se demander si les valeurs de la personnalité peuvent coïncider avec celle de la carrière, si nous ne plagions et ne pillions pas tous quelque part.