Olivier Poivre d'Arvor

Le titre de ce roman, qui pourrait être celui d'une intrigue policière, en est en réalité la clef. Et il se prévaut d'un double sens. Il va de soi que le club des momies désigne, non sans ironie, l'un de ces clubs huppé, pour ne pas dire collet monté, prétentieux et absolument snob dont la Perfide Albion fait toute sa fierté. Le héros de cette histoire, Philippe Hartinger, est un jeune diplomate, fraîchement arrivé à Londres et qui, à son grand émerveillement, se voit octroyer le privilège (moyennant une substantielle cotisation) d'être admis au sein du Cricket and Reading Club, "une formidable machine en plâtre et dorure pour rapetisser l'espèce humaine". Les fauteuils profonds, l'odeur têtue des cigares, le service discret et parfait, les journaux qui sont dépliés sur d'honorables bedaines (comme celle du viel officier, McMullen, qui a combattu Rommel en 1942), le restaurant raffiné et le bar que n'auraient pas renié les membres de l'ère victorienne: l'endroit est à la hauteur du cliché qui s'attache à ce genre d'institutions. A l'inverse de Max Beerbohm qui, dans Un club en ruine (Londres revisité, L'Ennemi, Christian Bourgois éditeur, 1995), évoque avec une nostalgie caustique les clubs d'antan, Olivier Poivre d'Arvor n'y perçoit qu'une nécropole hantée par des fantômes qui n'ont qu'un seul vrai défaut: celui d'être trop prégnants. Mais le club des momies a aussi une autre signification, qui lui apparaît avec évidence par un phénomène de contraste: c'est celui de ses souvenirs égyptiens. Il est aussi vrai que dans l'esprit du jeune homme, l'Egypte renferme un deuil, — celui de son épouse, Béatrice, qui est morte (morte peut-être au figuré: elle aurait disparu à jamais de sa vie) le 14 juillet 1990. Cette Egypte qui est le réceptacle de ses désirs l'envoûte. Il ne peut pas se soustraire à son pouvoir et au charme de son histoire: elle demeure néanmoins la nation de la mort triomphante. Une autre femme surgit dans sa vie, Lenka Simotova, une archéologue tchèque à peine diplômée, qui prétend faire la découverte de cette fin de siècle: l'exhumation du tombeau d'Alexandre le Grand dans la fastueuse oasis de Siwa. Et à travers cette rencontre, il découvre Prague, ville magique dont il ne reconnaît les vertus qu'à partir du moment où il peut la voir, comme dans une hallucination devenue réelle, comme Prague l'égyptienne, avec ses sphinx omniprésents du café de l'hôtel Europa jusqu'au monumental Rudolfinum.

Olivier Poivre d'Arvor a construit sa fiction en pensant à la pierre de Rosette, comme si ces trois expériences qui s'enchevêtrent et se contrarient (celle de ses séjours en Angleterre, en Egypte et en République Tchèque) étaient issues de trois langues, l'une servant à déchiffrer l'autre. Ce n'est pas un "roman ouvert", mais un roman où la mémoire noue trois mondes, trois sentiments du monde, trois modes de l'être. Et il repose sur une pénible mystification: comme dans la réalité, l'archéologue n'a pas arraché aux sables du désert l'énigmatique tombeau du conquérant. Peut-être que l'aventure romanesque commence et finit par une tragique, une dangereuse, une exaltante illusion. C'est en tout cas ce qui me semble, à le lire. D'aucuns verront dans ce livre une autobiographie chiffrée. Ils se tromperont lourdement s'ils croient avoir tout résolu en confondant l'auteur et le narrateur. Le jeune Français qui pénètre, un peu égaré et bientôt passablement agacé dans les salons de ce club très réservé n'est qu'un personnage qui n'a d'autre raison d'être que de révéler ces moments où, justement, le réel fait défaut.